Profil paysan 2 : le quotidien

Text Resize

-A +A

Réalisateur : Raymond Depardon
Productrice : Claudine Nougaret
Production : Palmeraie et Désert
Ingénieur du son : Claudine Nougaret
Chef monteur : Simon Jacquet

 

Raymond Depardon

Cinéaste, photographe né en 1942

FILMOGRAPHIE
Longs métrages :

1977 Numéros zéro. Préparatifs du lancement du "Matin de Paris". Prix Georges Sadoul
1980 San Clemente Hôpital psychiatrique de Venise
1981 Reporters  César du Documentaire. Nommé aux Oscars
1983 Faits divers Sélection officielle, Un Certain Regard, Cannes 1983
1984 Les années déclic.
1985 Empty quarter, une femme en Afrique
Sélection Officielle, Un Certain Regard, Cannes 1985, [fiction]
1987  Urgences Urgences psychiatriques de l’Hôtel-dieu à Paris
1990 La captive du désert Sélection officielle, festival de Cannes 1990, [fiction]
1995 Délits flagrants César 1995 du film à caractère documentaire. Prix Joris Ivens 1996.
1996 Afriques comment ça va avec la douleur ?
Grand Prix Documenta de Munich 1996
Grand Prix du festival International de films documentaires de Yamagata 1997
1996  Muriel Leferle
1998  Paris [fiction]
2001  Profils paysans : l’approche
2002 1974, une partie de campagne avec Valéry Giscard d'Estaing.
Réalisé en 1974
2003 Un homme sans l’occident
Sélection officielle, Venise 2002, [fiction]
2004 10e chambre, instants d’audiences Sélection officielle, Cannes 2004.
Gold Plaque, Chicago 2004
2005 Profils paysans : le quotidien
Sélection officielle, Forum of New Cinema,  festival de Berlin 2005

Tous ces films composent le catalogue des productions Palmeraie et désert

Profil paysan 2 : le quotidien

Raymond Depardon
Distribution :: 
Date de sortie :: 
23/02/2005
FRANCE. 2004. 1h25. 35mm. 1,66. Couleurs. Dolby SR.

En Lozère, Ardèche et Haute-Loire, Raymond Depardon va à la rencontre de plusieurs familles du monde rural.
Des jeunes agriculteurs s'installent dans ces régions de moyenne montagne, dans le même temps de nombreuses exploitations se transforment en résidences secondaires. Les problèmes de transmission du patrimoine agissent sur la vie de tous les jours.
En se confrontant avec le temps qui passe, Raymond Depardon rend hommage à ces hommes et ces femmes qui risquent de basculer dans l'oubli.
Note d’intention
En écrivant La ferme du Garet j’ai la chance de m’être « débarrassé » de mon enfance, qui fut longue et heureuse dans une ferme en bordure d’une petite ville française qui s’appelle Villefranche-sur-Saône. Ce livre m’a rendu un énorme service parce qu’il m’a permis d’aborder ce sujet difficile de la paysannerie sans trop de sentimentalisme de nostalgie et de passéisme. Ce n’est pas pour autant que je suis détaché d’eux.
Je filme des gens qui vivent dans un autre monde, et qui sont devenus une minorité.
Après plusieurs années de repérages, c’est dans la moyenne montagne que j’ai trouvé les personnes les plus isolées. Quelques fois, on voit une image de leur vallée vantant des chemins de randonnés ou des produits alimentaires comme le miel ou le fromage de chèvre. Ils sont difficiles à trouver. Ce sont eux qui nous ont le plus touchés. Ils n’apparaissent pas dans les statistiques, les organisations agricoles les ont oubliés parce qu’ils ne sont pas suffisamment représentatifs. Il faut donner la parole à des timides, à des silencieux. Il ne faut pas entendre que les bavards, les grandes gueules et ceux qui ont le bagout. Il faut aussi filmer ceux qui sont peut-être un peu moins sympathiques plus méfiants, des personnes âgées, très âgées qui ont une vraie personnalité une vraie nature ou des jeunes pleins d’énergie déterminés à faire leur métier sans idéologie néorurale.
Raymond Depardon

LE CHANT DE LA TERRE
Jean-Marie Durand / Les Inrockuptibles, n°478 - février 2005

Raymond Depardon capte la beauté tragique d’une paysannerie en sursis dans Profils paysans, le quotidien, second volet de sa trilogie sur les éleveurs de moyenne montagne.

Le dernier film documentaire de Raymond Depardon, 10ème chambre, instants d’audience, était entièrement voué à enregistrer des paroles ivres d’elles-mêmes, prisonnières de leur propre nécessité combative : faire face à l’adversité, mener une lutte d’auto-légitimation, prouver à grand renfort de mots martelés son honnêteté au cœur de l’instance qui en définit les critères absolus. Quel lieu, autre que le tribunal, offre à ce point le spectacle – la mise en scène – de la parole comme condition de sa liberté et de son honneur ?
À l’opposé de ce jeu quasi hystérique et extrêmement ritualisé, le second volet de sa trilogie Profils paysans s’attache à la parole quasi évanescente, à sa difficulté à exister en dehors du chuchotement ou de l’amnésie, signe de sa fragilité ontologique. À la campagne, la parole, au lieu de se livrer aisément, se protège contre elle-même, méfiante, rentrée. Pas agressive, non, simplement hésitante. Pour l’enregistrer, il faut la conquérir, à défaut de la mériter, patiemment. Ce fut l’objet du premier film de Depardon, L’approche, déjà diffusé en salle en 2001, dans lequel le cinéaste prit le temps de rencontrer des éleveurs vivant dans des régions de moyenne montagne, en Lozère, en Ardèche et en Haute-Loire – le temps, Depardon est toujours prêt à le prendre ; plus encore que sa matière, c’est son véritable objet. L’apprivoisement mutuel, consubstantiel à la mise en place de son dispositif de filmage – des face à face immobiles dans des cuisines et des étables, saisis dans leur fixité –, nourrissait le film, admirable. Ici, dans cette seconde partie intitulée Le quotidien, le documentariste poursuit ce même voyage en s’attachant à décrire la vie au jour le jour, éprouvante, d’un monde aux confins de l’oubli, en sursis.

Ce que Depardon filme dépasse le simple cadre de la vie aux champs et de la consignation du travail agricole lui-même (battre le foin, réparer un tracteur, traire les vaches…). En ethnologue préoccupé par les rites et les affres de cette petite paysannerie, et surtout en cinéaste saisi par la beauté funeste de visages travaillés par le temps et perdus dans l’immensité de sublimes paysages de montagne (les Cévennes, notre Monument Valley nationale…), Depardon se confronte à la mort d’un monde, dont il se demande s’il pourra transmettre quelque chose de son patrimoine accumulé au fil des années. Car les paysans que le cinéaste rencontre meurent, dépriment ou prennent leur retraite, au choix. Quelques jeunes agriculteurs expriment le désir de racheter leur exploitation, mais ils sont rares, tant les conditions de l’agriculture moderne imposent désormais un autre savoir-faire, de nouvelles règles contraignantes. Ce passage de relais, cette tentative de transmission, cet héritage fragile traversent Profils paysans, le quotidien.
Empreint d’une certaine gravité, accompagné de la musique sombre de Gabriel Fauré, Le quotidien est habité par une forme d’inquiétude, sinon par la mort elle-même, et par ce qui lui suit, ce mystère irrésolu. La plupart des discussions avec les éleveurs révèlent ce sentiment d’anxiété, cette impression d’achèvement d’une vie rude et sacerdotale, qui n’émeut personne, et dont plus personne ne veut. Entre la maladie de Marcel Privat, immobile face à ses brebis, qui peine à confier ses soucis d’homme usé, et le mutisme de Paul Argaud, agriculteur qui n’a comme seules compagnes, que ses huit vaches laitières, Depardon filme le monde paysan dans ce qu’il a de plus triste et magnifique à la fois. L’isolement, la résignation, la droiture, la capacité à affronter le vide humain en même temps que l’âpreté de la nature.
Dans l’ultime séquence, Depardon confie à Alain, éleveur célibataire, son désir de « finir son film avec un mariage », histoire de terminer sur un recommencement, une promesse d’avenir, la continuation d’une histoire, que le troisième volet se proposerait de raconter. En vain. Le premier volet, lui, s’achevait sur une scène d’enterrement dans un cimetière à flanc de collines. Dans cette impossibilité de capter la poursuite du cycle de la vie, assumée ouvertement par le cinéaste, se joue la perte de ce monde, dont Profils paysans se voudrait au minimum la trace indélébile. Si le film touche autant, c’est précisément parce qu’il enregistre non une fin définitive, mais ce qui la précède, de peu, à la manière d’une annonciation.
Sans jamais forcer les uns ou les autres à dire leur vérité (on n’est pas dans Ça se discute), le cinéaste se contente de les regarder, d’écouter ce qu’ils veulent bien confier de leur vie, convaincu par cette évidence souvent oubliée que les silences et les regards muets ont une force d’incarnation parfois supérieure aux mots. Pas besoin de creuser ni de brusquer. Dans cette économie de mots, qui renvoie à l’économie du filmage de Depardon lui-même, les sons de la campagne prennent toute leur place. Grâce au travail de dentelle de son fidèle ingénieur du son Claudine Nougaret, c’est une symphonie pastorale qu’on écoute : les cliquetis des clochettes de brebis, le vent du nord qui souffle dans les feuilles et les buissons, la pendule dans la cuisine… Les bruits continus racontent le monde paysan tout autant que les mots épars.

Dans une admirable scène au début du film, le cinéaste suit une vieille paysanne, Marcelle Bres, 87 ans les mains tremblantes, lorsqu’une villageoise passe dans la rue, et voyant la caméra, s’étonne : « Mais vous me filmez ? Pour quoi faire ? ». Et la vieille dame, sublime, de lui répondre du tac au tac : « Parce que vous êtes là ». Dans cet échange aussi furtif qu’hilarant, se cache en creux l’essence du cinéma de Depardon, qui ne tient qu’à ce désir : filmer ce qui est là, saisir le temps qui s’enfuit, offrir au regard l’image de ce que l’on ignore tout en croyant le connaître.

Depardon écrivait, dans son ouvrage Voyages (Hazan, 1999), « c’est une illusion de croire qu’on connaît mieux les gens en leur parlant ». Il rajoutait : « garder une distance avec les gens, c’est souvent mieux les respecter ». Dans Profils paysans, le cinéaste applique à la lettre cette démarche, en exposant son art subtil de la distance avec ce qui le renvoie à lui-même, ses origines. Son extrême empathie avec ces paysans, qui pourraient être ses pères, mères ou enfants, ne tombe jamais dans une forme de sentimentalisme ou d’obscénité compassionnelle. Sa proximité affichée fait l’économie d’une confraternité illusoire. Depardon, fût-il originaire de ce monde (cf son livre, La ferme du Garet, éditions Carré, 1995), en est aussi très éloigné. Plutôt que de masquer cet éloignement, sous l’artifice d’une apparente complicité, il en prend son parti et filme l’espace mental qui le séparera toujours de cet horizon inconnu, et pourtant si proche. Ses cadrages illustrent en eux-mêmes sa position : peu de plans rapprochés, majorité de plans moyens, la voix du cinéaste hors champ signifie sa présence à quelques mètres, c’est-à-dire ni trop proche ni trop loin. C’est dans l’honnêteté de la reconnaissance de cet entre-deux, espace dans lequel s’inscrivent ses images, que Depardon prouve qu’il est grand cinéaste, moins tape à l’œil que sincèrement modeste, moins esbroufeur que modestement sincère