Rois et reine

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Scénariste : A. Desplechin, R. Bohbot
Photographie : Eric Gautier
Costumière : Nathalie Raoul
Chef décorateur : Dan Bevan
Chef monteur : Laurence Briaud
Son Jean-Pierre Laforce
Production Why Not Productions
Coproduction France 2 Cinéma, Rhônes-Alpes Cinéma
Avec la participation du CNC, de la Procirep, Canal +, Ciné Cinéma, la Région Rhône-Alpes, Cofimages 15, Wild Bunch

 

Arnaud Desplechin

Né en 1960.
1984    IDHEC (Mise en scène et photographie)

1991    La vie des morts [cm]
1992    La Sentinelle
1996    Comment je me suis disputé… («ma vie sexuelle»)
2000    Esther Kahn
2003    Léo en jouant «Dans la compagnie des hommes»
2004    Rois et reine
Films du même auteur valorisés par le Gncr: 

Rois et reine

Arnaud Desplechin
Distribution :: 
Date de sortie :: 
22/12/2004
France – 2004 – 2h30 – 35 mm – couleur – scope – Dolby SRD

Rois et Reine est composé de deux histoires disjointes.
D’une part, le couronnement de Nora Cotterelle, qui est annoncé au début du film : elle va se marier bientôt avec un homme qui lui convient, enfin !
Et d’autre part, la déchéance de Ismaël Vuillard, qui est interné par erreur dans un asile psychiatrique, et va en sortir en piètre état… Ces deux intrigues se rejoignent au mitan du film, quand Nora vient visiter Ismaël, et lui proposer l’adoption de son fils, Élias. Nous comprenons ainsi que Nora et Ismaël furent amants il y a quelques années…

Une couronne de moins
par Emmanuel Burdeau



Comptez bien, combien y aura-t-il eu de Desplechin en 2004 ? Fin janvier sortait Léo, en jouant “Dans la compagnie des hommes”, mi-fiction d’après la pièce de Bond, mi-documentaire sur des acteurs au travail ; film deux fois double, le cinéaste ayant d’abord prévu que la télé diffuse au même moment son siamois En répétant “Dans la compagnie des hommes”, disponible désormais sur DVD. Fin décembre sort Rois et reine, à son tour coupé en deux, Ismaël ici, Nora là. Ce qui fait un compte sioux – auquel il faut encore ajouter qu’outre la proximité de leur date et leur commune beauté, Léo et Rois et reine forment aussi tandem d’avoir été conjointement conçus.
Quatre ans de La Sentinelle à Comment je me suis disputé, quatre jusqu’à Esther Kahn, trois jusqu’à Léo. Longs, trop longs délais. Bonne nouvelle : ayant trouvé moyen de briser cette ancienne cadence, Desplechin termine 2004 au sprint, grandi et, comment dire, multiplié par lui-même. Une multiplication interne – c’était Léo. Une multiplication externe – c’est Rois et reine. Le premier était en effet cousu d’une main nerveuse, pli contre pli : docu sur fiction, jeux d’acteur sur jeux de pouvoir, vidéo sur pellicule. Le second affiche aujourd’hui les différences au dehors, dans l’alternance élégamment dépliée de deux parties sur même support et d’identique épaisseur romanesque que ne soude plus un simple jump cut, mais… – mais quoi ?
Rois et reine. Homme et femme. Mathieu Amalric et Emmanuelle Devos. Ismaël et Nora. Ismaël, altiste au fond du trou, interné en hôpital psy sur demande d’un tiers ; qui hurle, se débat, insulte tout le monde ; consulte une fameuse psychanalyste noire ; fuit le fisc avec l’aide d’un avocat pas moins agité que lui ; rencontre à l’HP une patiente surnommée “La Chinoise”, en tombe peut-être amoureux, va s’en sortir… Nora, son ex-compagne, qui dirige une galerie d’art ; eut il y a dix ans un fils d’un premier amour, Pierre, suicidé avant la naissance de celui-ci ; s’apprête à épouser Jean-Jacques, homme d’affaires aussi fade que riche ; veille à Grenoble l’agonie de son père écrivain, va s’en sortir, s’en est toujours sortie…
Claire et nette, la ligne de démarcation qui clive Rois et reine. Une scène pour lui, une scène pour elle, et pas plus de deux ou trois rencontres entre eux. Nouveauté chez Desplechin, les choses ne s’avancent pas infiniment tournées et retournées sur elles-mêmes, mais présentées dans la pleine lumière d’une antinomie. Outrance d’Ismaël, contenance de Nora. Furie, contrôle. Lose, win. Vraiment ? Vous vous doutez bien que c’est plus compliqué que ça, qu’il va falloir rediviser tout et pour chacun compter encore une fois jusqu’à deux au moins.
Nora. Dès l’instant où elle décline nom et qualités face à la caméra, son visage adresse à tous une manière de défi. Elle ne se laisse jamais abattre, encaisse, traverse les épreuves avec un terrible aplomb. En somme digère en direct ce qui lui arrive. Suicide de Pierre ou cancer de son père, elle semble pareillement dire : c’est maintenant, c'est à moi, ça me constitue. Dire, ou se dire – qu’importe puisqu’elle va partout accompagnée d’un cortège de voix. La sienne qui murmure pour personne : “ Mon amant est mort ”. Dans la voiture, celle au téléphone de son collègue de la galerie. Celle de son père, dont elle imagine la lecture d’une lettre réquisitoire. Mais toutes ces voix ne résonnent qu’à l’intérieur, et Nora plane en elle-même, pure chimère, créature off.
Ismaël. De Nora il dirait, c’est sa définition de la femme, qu’elle habite de petites bulles de temps. De lui-même, c’est sa définition de l’homme, qu’il avance sur une ligne et vit pour mourir. Comprendre que s’il fonce, c’est vers rien. Que sa division est symétrique : non pas rabattre le dehors au dedans, mais tout mettre au dehors, par la déclamation, par l’emphase, par le scandale. Sans travail ni attaches, Ismaël ne capitalise rien. Clown kamikaze, il parvient malgré tout à donner une allure grandiose à la bassesse où il se vautre. Si Nora est reine isolée en son royaume perso, Ismaël est roi joyeusement déchu bouffon.
Voilà le truc, voilà l’inversion que dissimule une structure trop limpide pour être honnête : charger celle à qui tout sourit (carrière, mariage…) et défendre celui qui foire tout ? La trouble participation de Nora à la mort de Pierre puis de son père, ainsi que la complexe origine biographique de Rois et reine, dont Paris a un temps bruissé, invitent à le penser. Mais Desplechin n’oppose pas le plus et le moins ; selon une obsession constante chez lui, il articule plutôt deux régimes d’incarnation : absence pleine d’elle-même, présence excitée par son vide. Avec Nora, il montre la toute-puissance d’endurance et d'acquiescement de la passivité féminine, fabriquant une héroïne non hystérique, forte d’une vaillance sèche, emploi rare où excelle Emmanuelle Devos. Avec Ismaël, c’est autre chose : Desplechin courait après lui depuis quinze ans, dès le début il a cherché une nouvelle composition d’affects négatifs et d’affects positifs, propre à tirer puissance maximale de cette ambivalente gniaque dont son cinéma a toujours fait son énergie première. On a vanté l’indignité de Léo (Cahiers n°587). Il faut maintenant chanter un octave au-dessus celle d’Ismaël, intello travesti guignol, boule de hargne convertie en comique pur. Moitié élu, moitié maudit. Héros à ras de terre, petite frappe en pourpoint de mousquetaire. Grâce soit rendue à Mathieu Amalric, que nul jamais ne vit aussi bon.
Mais tout ça n’est qu’étape et tremplin. En effet, les partages subjectifs servent surtout à armer des décisions esthétiques. La partie Nora est superbe, où Desplechin aiguise des traits qu’on lui connaît déjà : flashes back, onirisme discret, brusque retour de théâtre, spécialement dans l’extraordinaire scène du “ suicide “ de Pierre. De son côté, Ismaël tend la flèche qui va envoyer le film très loin, encore plus loin hors de France que Léo. La torsion est connue, mais il faut la redire : un cinéaste français, c’est la définition de Desplechin (Cahiers n°550), œuvre dans l’impossibilité de refaire à son tour les films américains qu’il a vus et aimés. Sans vaincre cette fatalité, seconde énergie de ce cinéma (seconde ? mais non, elle rejoint évidemment l'autre, la première), Rois et reine en perce le mur grâce à l’élan aveugle qu’y apporte Ismaël. C’est son audace comique qui déclenche celle d’une démo de hip-hop, de quelques saynètes de drague en HP, d’un vol de médocs à la pharmacie, d’un braquage à l’épicerie du père. Décentrements vers le cinéma de genre, ces passages sont géniaux parce que Desplechin s’y improvise américain à travers la dérision de n’être que français. Parodie ? Hold-up authentique ou d’opérette ? Ce n’est vraiment pas le problème. De toutes les ruses de l’orgueil, le comique demeure décidément la plus ingénieuse : ayant ajusté le risque de son imposture à celle de son héros, le cinéaste peut ici s’avancer confiant, libéré de l’angoisse d'une réussite ou d'un ratage. Tout à l’ivresse de ce qu’il tente. Souverain en son inconséquence.
Charge ou pas, parodie ou pas, le ton de Rois et reine se dérobe de toute façon aux estampilles usuelles. Témoin, ses deux sommets. Côté Nora : ayant trouvé dans le manuscrit à présent posthume un passage écrit à la main où son père dresse d’elle un portrait sans appel, la jeune femme imagine, avant de le détruire, que celui-ci lui en fait lecture face à la caméra, dans une pièce tendue d’anthracite et depuis le théâtre rudimentaire d’un petit table. Audace à nouveau, dont la puissance est aussi de racheter Nora en confiant à un tiers le soin d’articuler ce qui se pressentait depuis le départ. Côté Ismaël : à sa psy, il raconte un rêve de couronnement à Londres, où se mêlent des images d’archives, quelques sauvages portant pagnes et lances, ainsi que la traduction, à la fois dite et inscrite en sous-titre, d’un vers énigmatique de Yeats. Moment inouï, offert dans l’écart d’une affolante multiplicité d’interprétations voyageant du son à l’image, de l’anglais au français, de la voix aux sous-titres. Deux fois, Rois et reine s’abîme ainsi en un gouffre qui dit peut-être la vérité de son lieu – comme Léo, quelque part dans l’intervalle du primitif et du merveilleux.
Pareille combinaison fait assez conte pour enfants. C’est une option possible, puisqu’un des offices du faux raccord, dont Desplechin continue d'(ab)user, est de confier à tout caractère d'hallucination furtive. Option probable, même, si l’on songe qu’une des énigmes de Rois et reine est précisément la place de l'enfant Elias, et à travers lui celle désormais centrale, après Léo, de l’adoption. Nora voudrait en effet qu’Ismaël adopte Elias, proposition qu'il esquive plus qu’il ne la décline. Cette esquive marque au bout du compte la disjonction des deux moitiés du film. Reste qu’un étrange souci fraternel ou familial court partout chez le cinéaste, depuis Nora comparant Ismaël au frère qu’elle n’a jamais eu jusqu’aux jumeaux Delphine et Fidèle (notez l’effet de boucle des prénoms), jusqu’à cette série de films frangins (les deux Léo, Léo et celui-ci). A ce souci, Ismaël donne peut-être le nom adéquat : ce que Nora, Elias et lui formèrent autrefois, il l’appelle “presque famille”. L’expression est belle, et son ironie difficilement décidable. Aujourd’hui, c’est tout le cinéma de Desplechin, fond et forme, qui a rompt avec les filiations linéaires pour se placer sous une telle enseigne subtilement, glorieusement bâtarde. Tout son cinéma, c’est-à-dire aussi la situation où il se met avec Rois et reine de négocier une sortie sans compromis hors du cercle du jeune cinéma d’auteurs.
D’avoir un enfant par adoption, la vieille grand-mère de Roubaix trouve que “c’est bien aussi” Et par accouchement ?“ C’est bien aussi”. En son entêtement absurde, le leitmotiv qualifie assez exactement l’heureuse disposition qui en dernière instance commande Rois et reine. Le cinéaste a pourtant dit qu’avec son scénariste Roger Bohbot ils se sont voulu brutaux. Mais brutal, ici, signifie moins méchant que frontal. Moins dureté que mise à plat. Moins une poigne que l’effort inverse de lâcher une bride. Pour la première fois chez Desplechin, les personnages mènent une vie autonome, portent seuls le principe qui les fait avancer. Ils respirent. C’est peut-être le sens de ce si beau titre, Rois et reine : on quitte les affres de l’intersubjectivité (des personnages entre eux, des personnages avec le cinéaste) pour entrer dans le domaine plus aéré et plus vertical des fonctions et des rôles. Les cartes ont été redistribuées. Chacune n'est étalon que de sa propre valeur. Sur le trône, qui ? Vous, moi, personne. Le jeu est ouvert.