Rue Santa Fe

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Réalisation et scénario Carmen Castillo / image Ned Burgess, Raphaël O’Byrne, Sebastian Moreno, Arnaldo Rodriguez / son Jean-Jacques Quinet, Damien Defays, Boris Herrera, Andrei Carrasc / montage Eva Feigeles-Aimé / mixage Jean-Jacques Quinet / musique originale Juan Carlos Zagal / directeur de production Sophie de Hijes / producteurs délégués Serge Lalou, Christine Pireaux, Sergio Gandàra / coproduction Les Films d’Ici, Les Films de la Passerelle – Christine Pireaux (Belgique), L’Institut National de l’Audiovisuel (INA) – Christophe Barreyre et Sylvie Blum (France), Parox – Sergio Gandara (Chili), Love Streams Agnès b. Productions – Agnès b. et François-Xavier Frantz (France  / avec le soutien de  Pilar del Rio et José Saramago, Nathalie Duhamel / avec la participation du CNC (France), du Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel de la Communauté française de Belgique et des Télédistributeurs wallons (Belgique), Gobierno de Chile - Consejo Nacional de la Cultura y las Artes, Fondo de Fomento Audiovisual (Chili) / avec le soutien de Eurimages
 

Carmen Castillo

Née à Santiago du Chili, historienne. Militante du Mouvement de la Gauche Révolutionnaire (MIR), elle travaille à La Moneda auprès du Président Salvador Allende en 1970. Après le coup d’état militaire le 11 septembre 1973, elle vit dans la clandestinité avec Miguel Enriquez, son compagnon et chef de la Résistance, et leurs deux petites filles.  Le 5 octobre 1974, la maison clandestine est prise d’assaut par les militaires, Miguel meurt. Carmen, enceinte, blessée, sera emprisonnée et expulsée du pays. Réfugiée en France, elle travaille avec Agnès B., écrit en français des récits et réalise des films documentaires pour la télévision.
Après la fin de la dictature en 1990, le Chili reste pour elle hostile, étranger.
Depuis 2002, date où elle entreprend l’écriture et le travail du film Rue Santa Fe, elle vit entre Paris et Santiago.

Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

Sélection Officielle, Un Certain Regard, Cannes 2007

Rue Santa Fe

Carmen Castillo
Distribution :: 
Date de sortie :: 
05/12/2007
Chili – 2007 – 2H40 – 1.85 – Dolby SR

Le 5 octobre 1974, rue Santa Fe, dans les faubourgs de Santiago du Chili, Carmen Castillo survit à son compagnon mort au combat, Miguel Enriquez, chef du MIR et de la Résistance contre la dictature de Pinochet. C’est le point de départ de Rue Santa Fe, un voyage sur les lieux du présent. Tous ces actes de résistance valaient-ils la peine? Miguel est-il mort pour rien?

Entretien avec Carmen Castillo
Vous avez été expulsée du Chili en novembre 1974. Vous étiez militante de la résistance à la dictature, la compagne de Miguel Enriquez, leader du Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR), assassiné. Aujourd'hui, vous faites un film sur la mémoire en retournant sur ces événements dramatiques.
Dans le reportage que vous aviez réalisé en décembre 1974, pour la télévision hollandaise, je disais : «Nous vivions la vie normale des gens du quartier, dans notre maison rue Santa Fe. Nous avons été encerclés par la Dina [services secrets de Pinochet] et les militaires, une force de 500 hommes. Miguel a résisté pendant deux heures, seul... Et il est mort au combat. Nous étions des gens ordinaires face à une situation exceptionnelle : Miguel Enriquez n'était pas une victime, ni un héros, mais un homme qui se battait.»
Le film que je réalise aujourd'hui raconte ces mêmes faits mais, comme la lumière a changé, les zones d’ombres ne sont plus les mêmes. Quand j'ai répondu à votre interview ce jour-là, il y avait une chose essentielle que j'ignorais alors : pourquoi avais-je survécu ? Je savais que Miguel m'avait abritée derrière un petit meuble, qu'il m'avait protégée, qu'il m'avait parlé, et puis le silence. Trente ans plus tard, en retournant avec une caméra dans la rue Santa Fe, dans la maison où nous vivions clandestinement, je retrouve ce quartier populaire inchangé et surtout les mêmes voisins. Eux se souviennent. J’apprends enfin qui a osé me prendre dans ses bras, malgré les tirs et les militaires, et m’emmener dans une ambulance aux urgences de l’hôpital : Manuel, notre voisin d’en face, un ouvrier m’a sauvé la vie. Il dit simplement, « C’était normal ». Il m’a dit aussi : « J’ai vu Miguel aller jusqu’au coin de cette rue… puis revenir vers la maison. A ce moment-là du combat il pouvait s’enfuir, sauver sa vie, mais il est revenu sur ses pas… C’est la preuve qu’il ne vous a pas abandonnée.»

Pourquoi est-il si important de découvrir la vérité sur cette bataille de la rue Santa Fe ?
Je pense qu'on ne comprend jamais comment il est possible de survivre à la perte d'un grand amour, comment on survit à l'absence. Et pourtant, ma mémoire est passée de l'horreur et du mal au bien. Pendant longtemps, il n'y a eu pour moi au Chili que des fascistes. Même si je savais qu'on trouvait encore de l'humain entre les prisonniers, dans les maisons de tortures et dans les camps, je n'avais qu'une seule perception, celle du mal et de la peur. Grâce à Manuel, je me suis souvenue aussi qu’il y avait eu « des gestes de bien ». Cela a fait basculer mon rapport au pays, m'a redonné la joie de retrouver ce peuple. Je suis revenue filmer dans la rue Santa Fe comme une personne qui revient là où une vie a été brisée. Mais j’ai compris enfin cette manière d'être, cette façon de lutter d'un peuple qu'on n'avait jamais consulté, à qui on n'avait jamais demandé son opinion sur la dictature. Cela m’a permis aussi de quitter la rue Santa Fe pour aller poser ailleurs, chez les militants survivants, chez mes amis, la question obsédante : cela valait-il la peine ? Miguel et les autres sont-ils morts pour rien ?  C’est avec leurs mémoires, leurs mots et leurs vies que la narration avance. Du film centré sur une histoire personnelle je passe à un film choral, celui des voix d’une génération de révolutionnaires.

En Europe, la lutte du Chili était un symbole de résistance contre le fascisme, comme l'avait été le combat contre le nazisme. 
Expulsée du Chili, réfugiée politique, je me suis finalement installée en France, parce qu'il y avait justement une fraternité immédiate, celle du combat contre le fascisme. Les résistants au nazisme en Europe avaient vécu comme nous, les militants le racontent dans le film, dans la clandestinité, une lutte armée inégale en force, avec la torture, la mort, les risques et l’éloignement des enfants, mais aussi la solidarité, le bonheur, l’amitié. Ici et là-bas, ils étaient portés par des convictions et la certitude de vaincre. Notre expérience, je l’ai partagée avec des amies rencontrées en exil et des femmes résistantes de l’époque de la guerre. Elles m’ont aussi aidée à traverser la défaite et à mener sans complaisance une réflexion sur les armes et la violence. Ainsi, j'ai réussi à dépasser le statut de « veuve du héros ».

En quoi le mouvement d'aujourd'hui au Chili ressemble-t-il au MIR, votre mouvement révolutionnaire sous Allende ? 
Simplement parce qu'il veut aussi une société plus juste où les pauvres auraient droit à une vie digne. Dans les années 80, la résistance ouverte contre la dictature naît et grandit dans les « poblaciones », ces quartiers pauvres organisés. L’arrivée de la démocratie en 1990 marque, paradoxalement, le déclin de ces organisations populaires qui poussèrent Pinochet dehors. Aujourd’hui la décomposition des liens a fait de ces lieux le règne des trafiquants de drogue  mais ces jeunes, nos enfants, qui sont toujours une minorité, jouent un rôle fondamental dans l’éveil de la conscience et du désir d’agir. Oui, j'y ai retrouvé Miguel. J'y ai trouvé des hommes et des femmes qui étaient comme nous, iconoclastes, avec la même insolence, qui ont choisi de vivre « sur le terrain »,  comme on dit maintenant, qui travaillent et vivent dans les « poblaciones », agissent et pensent pour s’organiser et faire de la politique aujourd’hui. Dans une société qui n'a pas d'éducation publique, il faut tout faire, tout inventer, utiliser les télés locales, l'Internet, créer des centres sociaux, des écoles maternelles, des ateliers de hip hop, des orchestres symphoniques, du théâtre… C’est parce que je les ai rencontrés au cours des tournages étalés sur deux ans que le film montre le présent, en quelque sorte se souvient du passé au présent. « Tant que nous serons vivants, nos morts ne seront pas morts », disent-ils.

Les dictatures d'Amérique latine ont toutes perdu la bataille. Quelle mémoire voulez-vous transmettre à la nouvelle génération de cette époque ? 
Le continent va vers plus de liberté et de justice sociale. Mais malgré la victoire aux élections de Michèle Bachelet, une femme qui a connu la torture, l’exil et l’assassinat de son père, le Chili reste le laboratoire de l’ultra libéralisme dans le monde. Alors, il est compliqué là-bas de faire entendre notre histoire. Des mots comme engagement, résistance, solidarité, justice sociale, tombent à côté. La pensée dominante nous a figés dans un passé perçu comme arriéré, nous a déclaré frustrés, amers. Ils ne peuvent pas comprendre que notre mémoire porte aussi et surtout le souvenir des instants de joie, ceux qu’on ne peut vivre que dans la lutte collective, jour après jour, pour changer le cours fatal des choses.
Mon film n'est pas une commémoration de Miguel, du MIR, ni de tout ce pourquoi on combattait, mais une réflexion lucide et féroce sur l'engagement politique et le prix à payer. Rue Santa Fe me permet de quitter vraiment le camp des survivants, et je retrouve aujourd'hui l'ardeur de vivre au Chili. Tout au long du film j’essaie de récupérer la maison de la rue Santa Fe, où nous vivions avec Miguel. Plus j’avance dans la redécouverte de notre histoire, dans les rencontres avec les militants et leur vie d’aujourd’hui, avec les jeunes de maintenant, plus je suis persuadée de ce qu’ils me disent : « Cette maison, pour quoi faire ? Miguel n’est pas au musée, toi non plus.  Viens avec nous, écris des livres, fais des film ».  C’est ce que j'essaie de faire.

A partir des propos recueillis par le réalisateur Ludi Boeken
pour un article paru dans Libération, le 22.07.06 intitulé
« Une réflexion sur le Chili, l’engagement politique et le prix à payer »

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CHILI 1970/2004 – REPERES HISTORIQUES
Août 1965, création du Mouvement de la gauche révolutionnaire, MIR.
4 septembre 1970, victoire de Salvador Allende, premier président socialiste. Le MIR appelle à voter pour lui et organise le GAP « Groupe d’amis personnels » qui assure sa sécurité. Le MIR appuie l’Unité Populaire sans faire parti du gouvernement et grandit dans les campagnes, les quartiers populaires, les syndicats et les étudiants.
11 septembre 1973, coup d’Etat militaire d’Augusto Pinochet. Rafles massives, tortures, disparitions. Ecrasement des organisations sociales et des syndicats. Le MIR passe dans la clandestinité, interdit l’asile politique et tente une large alliance à la base pour organiser la résistance.
Novembre 1973, la dictature crée la DINA, sorte de gestapo chilienne avec le but d’anéantir en premier lieu le MIR : maisons clandestines de torture,  politique de disparition des prisonniers.
5 octobre 1974, mort au combat rue Santa Fe de Miguel Enriquez, chef de la Résistance clandestine et du MIR. Puis, expulsion du pays de Carmen Castillo.
1978, politique du Retour clandestin des militants
du MIR exilés.
1980, début des “protestas”, fort mouvement social non clandestin de résistance. Dans les “poblaciones,” bastions de la rébellion, une nouvelle génération de militants du MIR émerge. Ce large mouvement social ménera, entre autres, à la victoire du Non à Pinochet lors du référendum de 1989.
1985, mort des frères Vergara dans une “protesta” à Villa Francia. Fin 1985, division du MIR.
1989, auto dissolution du MIR.
1990, retour de la démocratie. Une transition lente, dans le cadre constitutionnel de la dictature, commence.
Septembre 2004, levée de l’immunité d’Augusto Pinochet
5 octobre 2004, à Santiago, Valparaiso, Temuco, lors des hommages au 30e anniversaire de la mort de Miguel Enriquez, on voit apparaître une nouvelle génération de résistants.