S-21, la machine de mort Khmère rouge

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avec survivants du S21 : Vann Nath, peintre • Chum Mey, mécanicien de travaux publics
anciens personnels khmers rouges du S21 : Him Houy, chef-adjoint du Santébal • Prâk Khân, membre du groupe interrogatoire • Sours Thi, responsable des registres • Nheim Ein, photographe • Khieu Ches dit Poeuv, gardien • Tcheam Sêur, gardien • Nhieb Ho, gardien • Som Meth, gardien • Top Pheap, interrogateur-dactylographe • Peng Kry, conducteur • Mâk Thim, médecin
Et : Ta Him & Yeay Cheu, parents de Houy
Avec le soutien de M. Youk Chhang [Documentation Center of Cambodia, DCCAM] et Le Musée du Génocide de Tuol Sleng-S21 • au Cambodge : Le Ministère de l’Information, Le Ministère des Affaires étrangères, Le Ministère de la Culture, La Mairie de Phnom Penh

réalisation Rithy Panh • image Prum Mésar, Rithy Panh • son Sear Vissal
montage Marie-Christine Rougerie, Isabelle Roudy • assistants à la réalisation Then Nan Doeun, Roeun Narith • montage son et mixage Myriam René
musique originale Marc Marder • direction de production Liane Willemont, Aline Sasson • avec la participation du CNC, FACCID [Ministère des Affaires étrangères, Ministère de la culture et de la communication – département des affaires internationales), le Programme de l’Unesco et VRT, Czech Television, RTSI, TV1 YLE, TELE-QUEBEC • en association avec SBS-TV Australia • avec le soutien de La Procirep • une coproduction INA, ARTE France [Unité de programmes documentaires : Thierry Garrel – Chargé de Programmes : Pierre Merle] • production déléguée INA [Direction des Programmes de Création et de Recherche : Dana Hastier] • productrice Cati Couteau

 

Rithy Panh

Né à Phnom Penh en 1964.  À partir de 1975, comme tous les Cambodgiens, il subit les camps de travail khmers rouges.
En 1979, il parvient à s’échapper et arrive au camp de réfugiés de Mairut, en Thaïlande. Un an plus tard,  il s’installe en France et en 1985,  il entre à l’IDHEC (FEMIS).

Filmographie

1989 Site II [doc]
1990 Souleymane Cissé [doc]  Portrait du cinéaste malien pour la série « Cinéma de notre temps »
1992 Cambodge, entre guerre  et paix[doc]
1994 « NEAK SRE »,  Les Gens de la Rizière
1995 The Tan’s Family [doc]
1996 Bophana, une tragédie cambodgienne [doc]
1997 Un soir après la guerre
1997 Lumières sur un massacre 10 films contre 110 000 000 de mines [cm], [doc]
1998 Van Chan, une danseuse cambodgienne [doc]
1999 La terre des âmes errantes [doc]
2000 Que la barque se brise,  Que la jonque s’entrouvre [fiction télévision]
2002 S21, la machine de mort khmère rouge [doc]
2003 Les Gens d’Angkor [doc]
2005 Les Artistes du théâtre brûlé [doc]
2006 Le papier ne peut pas envvelopper la braise [doc]
2009 Barrage contre le Pacifique
2011 Duch, le maître des forges de l'enfer
2011 Gibier d’élevage

Informations complémentaires: 

Selection Officielle - Festival de Cannes, 2003

S-21, la machine de mort Khmère rouge

Rithy Panh
Distribution :: 
Date de sortie :: 
11/02/2004
France / Cambodge – 2002 – 1h41 – 35 mm – couleur – 1,37 – DTS
Au Cambodge, sous les Khmers rouges, S21 était le principal « bureau de la sécurité». Dans ce centre de détention situé au cœur de Phnom Penh, près de 17000 prisonniers ont été torturés, interrogés puis exécutés entre 1975 et 1979.
Trois d’entre eux seulement sont encore en vie.
S21, la machine de mort khmère rouge tente de comprendre comment le parti communiste du Kampuchéa démocratique (l’Angkar, l’Organisation) a organisé et mis en œuvre sa politique d’élimination systématique. Pendant près de trois ans, Rithy Panh et son équipe ont entrepris une longue enquête auprès des rares rescapés, mais aussi auprès de leurs anciens bourreaux. Ils ont convaincu les uns et les autres de revenir sur le lieu même de l’ancien S 21, actuellement reconverti en musée du génocide, pour confronter leurs témoignages. Les mots ne suffisent pas pour décrire ce qui s’est passé là. L’implacable minutie de la machinerie du meurtre planifié échappe à l'entendement. Comme si la conscience refusait d'appréhender, et donc de mettre des mots d’aujourd’hui sur l'indicible. Mais il reste les preuves – les photos, les archives, les lieux – qui font ressurgir les mots d'autrefois. Il y a aussi la mémoire enfouie profondément dans les corps, celle des gestes et des routines… qui peuvent surgir de l'inconscient comme dans un cauchemar.
Les victimes, qui ont été contraintes par la loi de la terreur d’abandonner tout repère (la famille, la morale, la religion, la culture…), n'ont plus que les traces bureaucratiques ou la douleur de leurs propres cicatrices pour se souvenir.
Les anciens bourreaux, artisans ordinaires et obscurs du génocide, complices convaincus, aveugles ou effrayés, qui ont assuré la marche quotidienne de S21,
sont restés seuls avec leurs horribles secrets. Leur demander de revenir sur ces crimes, les aider à déverrouiller leur mémoire et à accepter de rencontrer leurs anciennes victimes a été un long et lent travail. Mais espéraient-ils que leur parole pourrait les libérer de leur passé ? Les dirigeants, les véritables responsables, sont quant à eux murés dans le déni de toute responsabilité. Ce travail ne les concerne pas.
La singularité du film réside dans la confrontation de la volonté des rescapés qui veulent comprendre pour transmettre et protéger les générations futures, et la parole des geôliers qui sont comme hébétés de revivre l’horreur à laquelle ils ont contribué. Les choses doivent être dites pour rendre aux victimes leur destin et leur mémoire. Elles doivent l’être aussi pour que la réflexion sur le passé aide à la construction du présent.

ENTRETIEN avec Rithy Panh
Pourquoi ce film ?
J’ai réalisé S21, la machine de mort khmère rouge par conviction, mais aussi comme une nécessité. Filmer c’est être avec les autres, corps et âme. Ma vie, je la dois à ceux qui sont morts, j’ai des dettes envers eux. M’engager vis-à-vis des vivants est aussi un devoir. Ma manière d’assumer ma part de travail de mémoire, c’est parler et donner la parole aux témoins du génocide, victimes et bourreaux. Je veux croire que chaque témoignage est une petite pierre qui contribue à édifier un rempart contre la menace toujours possible, ici et ailleurs, du retour de la barbarie.

Comment avez-vous convaincu les anciens bourreaux de s’exprimer ?
Je leur ai expliqué que je n’étais pas procureur, que mon film n’était pas un tribunal. Que s’ils arrivaient sur le tournage avec la paix, ils repartiraient avec la paix. Que parler pouvait leur permettre d’être mieux avec eux-mêmes. Mais que pour autant, au regard des victimes et de leurs familles, mon travail ne leur servirait pas à se laver des crimes qu’ils ont commis. Ce film est un espace de dialogue où chacun assume ses responsabilités vis-à-vis de l’histoire.

Vous avez aussi filmé des scènes où les hommes refont les gestes d’il y a 25 ans…
Au début du tournage, un jour que nous étions chez Poeuv, au village, il m’a montré comment il fermait la porte de la salle dont il était le gardien à S21. En regardant les rushes, j’ai vu que son geste prolongeait sa parole et j’ai découvert qu’une autre mémoire existait : la mémoire du corps, plus aiguë, plus précise, incapable de mentir. Sous le régime des Khmers rouges, les mots étaient devenus des armes, ils avaient perdu leur sens ordinaire. Il n’y avait pas de communication, seulement de l’idéologie. Quand il n’y a plus de langage, c’est la violence qui prend le dessus. Poeuv avait 12 ou 13 ans quand il est devenu gardien à S21. Il a été endoctriné, « éduqué » pour frapper les prisonniers. Lors du tournage à Tuol Sleng, un déclic s’est produit en lui : comme un automatisme oublié qui se remettait en marche, il s’est mis à refaire les gestes d’autrefois. Poeuv est comme un enfant battu, et quand il revit ces gestes, c’est toute la douleur contenue en lui depuis des années qui le submerge. Ce n’est pas de la théâtralisation. D’autant que tout s’enchaîne dans un ordre bien précis : il appelle le prisonnier par son numéro, lui bande les yeux et lui passe les menottes avant de lui libérer les pieds. S’il avait procédé autrement, « l’ennemi du peuple » aurait pu se débattre, se jeter par la fenêtre. La mécanique des gestes était minutieusement établie et enseignée. Poeuv l’avait apprise. Il était devenu un rouage de la machine.

Pourquoi vous intéressez-vous tant aux détails ?
Parce que c’est à travers les détails que l’on peut percevoir le quotidien de S21 et saisir la minutie de l’organisation. Dans la ligne idéologique des Khmers rouges, tout individu « suspect » était potentiellement un « ennemi contre-révolutionnaire », et il était essentiel de le faire avouer pour justifier son élimination. La violence et la pression psychologique étaient officiellement préconisées pour atteindre ce but. L’évidente incohérence des prétendus « complots », l’absurdité des confessions extorquées sous la torture n’étaient pas un problème. Il fallait des aveux, il fallait remplir des dossiers. La juxtaposition de la sauvagerie des interrogatoires avec le soin maniaque et besogneux apporté à la constitution, au classement et à la conservation des archives (photos, biographies, confessions) est terrifiante. Sur le plan émotionnel, d’autres détails m’ont marqué. Ils témoignent, au coeur même de la machine du génocide, de la résistance d’une dignité terriblement humaine. Ce sont ces petites choses, ces « presque rien » si ténus et fragiles, qui font de nous ce que nous sommes. On ne peut jamais « détruire » entièrement un être humain. Une trace demeure toujours, même des années plus tard… Se révolter, résister, ne jamais accepter l’humiliation, passe parfois par un regard défiant, un menton légèrement relevé, un refus de capituler sous les coups… Les photos de certains prisonniers ou les confessions conservées à Tuol Sleng sont là pour nous le rappeler.

Et Nath, qui est l’un des survivants de S21, comment a-t-il vécu ce tournage ?
Pour Nath, l’effort était douloureux et violent, physiquement et psychologiquement, avant chaque rencontre, et même après… J’admire la dignité de cet homme, je n’ai pas de mot pour décrire son courage. Sa présence, face aux bourreaux, permettait de préciser qui était victime, qui était responsable, qui exécutait les ordres… Rien n’est pire qu’un ancien tortionnaire qui persiste à croire qu’il a agi dans la légalité, qu’un ancien bourreau qui ne reconnaît pas la barbarie de ses actes. Les anciens geôliers ne pouvaient pas mentir devant Nath. Même en silence, il agissait comme un « révélateur » des secrets de leurs âmes. Nath, que j’ai commencé à filmer dès 1991, n’a jamais cessé de demander un procès des Khmers rouges, et cela même au moment où certains parlaient de la nécessité de l’oubli au nom de la réconciliation. Mais on ne peut pas se réconcilier dans le vide. Nath n’a jamais su pour quel crime il avait été arrêté, ni pourquoi il avait survécu lui plutôt qu’un autre. Il est hanté par ces questions. Mais comment dire à ses enfants qu’il était innocent ? Qu’il n’est pas le reste oublié d’un massacre ? Il a écrit un livre sur sa détention à S21, « A Cambodian Prison Portrait : One year in the khmer rouge’s S21 ». Ce film était pour lui la suite logique de son engagement vis-à-vis des victimes.

Un jour, le procès des dirigeants khmers rouges aura enfin lieu, qu’en pensez-vous ?
Juger les Khmers rouges, c’est essentiel, c’est affirmer la volonté d’un État de droit. On ne peut pas commettre impunément un génocide. Mais la justice n’est qu’une étape. Le procès doit être accompagné d’un travail de mémoire pour protéger les générations futures.

Que vous ont appris ces trois années de travail ?
« Tout comprendre, c’est presque pardonner » a dit Primo Lévi, qui m’a guidé pendant tout ce temps. Mais on ne peut pas tout comprendre. Chercher à y parvenir m’a permis d’engager le processus du deuil. Un film reste subjectif, et je n’ai pas vécu S21, la machine de mort khmère rouge comme une « mission ». Mais il faut assumer notre histoire collective. Je ne veux pas laisser ce fardeau à nos enfants. Il arrivera un temps où ils pourront tourner la page et avoir confiance dans le monde qui les entoure. Les fantômes cesseront alors de hanter les vivants. [Extraits]