Sangre

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Réalisateur Amat Escalante
Scénariste Amat Escalante
Chef opérateur image Alex T. Fenton
Chef opérateur Son Raul Locatelli
Directrice artistique Daniela Schneider
Chef Monteur Amat Escalante
Assistant réalisateur Pedro Aguilera
Directeur de production Paola Herrera
Une Production Mantarraya / Tres Tunas / No Dream Cinema
En Association avec Ad Vitam Production / Estudios Churubusco Azteca.
Avec le soutien de Hubert Bals Fund & Eugene Carpenter Jr.
Produit par Jaime Romandia, Amat Escalante, Carlos Reygadas

 

Amat Escalante

Né à Barcelone en 1979,  Amat Escalante vit au Mexique depuis son  plus jeune âge. Très tôt il se passionne  pour le cinéma et réalise un premier court-métrage à 14 ans. Quelques années plus tard et après avoir été déçu par différentes écoles de cinéma, il achète sa première caméra  16 mm et l’inaugure en réalisant son  second court-métrage Amarrados. Le film remporte plusieurs prix dans des festivals internationaux.
En 2003, il commence l’écriture de Sangre, son premier long-métrage, qu'il réalisera l'année suivante. Entre temps, il travaille comme assistant réalisateur sur le  long métrage Batalla en el Cielo de Carlos Reygadas. En 2008, son deuxième long métrage Los Bastardos est sélectionné au festival de Cannes.

FILMOGRAPHIE
2002    AMARRADOS [cm, 16 mn]
2005    SANGRE
2008    LOS BASTARDOS
2016   LA RÉGION SAUVAGE

Films du même auteur valorisés par le Gncr: 

Sangre

Amat Escalante
Distribution :: 
Date de sortie :: 
01/02/2006
Mexique / France – 2005 - 1H30 - 35 mm - 2.35 Scope – couleur - Dolby SR

Après leur journée de travail, Diego et Blanca se couchent sur le canapé et regardent des "télénovelas” ou font l'amour sur la table de la cuisine. Pour eux, le sexe et la télévision sont des activités interchangeables.

Quand Karina, fille d’un premier mariage de Diego, débarque en quête d’affection, Diego se retrouve coincé entre les crises de jalousie de sa femme et le désespoir de sa fille.

Un événement “extra-ordinaire” va le pousser à agir comme il ne l’a encore jamais fait.

Sangre : du bovarysme dans la décharge du tiers-monde
par Jacques Mandelbaum, Le Monde le 13 mai 2005 [EXTRAIT]

Comme il en va souvent dans les oeuvres dignes de ce nom, la séquence d'ouverture de Sangre ne se contente pas de donner le ton, elle porte en elle la totalité d'un film […]. Ce qu'on y voit est très simple, mais engage en profondeur la sensibilité et la réflexion du spectateur. Un drôle de type est allongé par terre sur toute la longueur du scope, le front ensanglanté. Tandis qu'il se redresse en geignant, une portion de femme, tête et pieds coupés, traverse le champ et quitte la pièce sans un mot. Le titre du film apparaît alors en immenses lettres blanches qui se superposent à l'image du gisant, affichant le sangre de son programme. Il est possible que le spectateur ravaude en cours de route ce prologue tout à la fois expressif et elliptique. Il n'en demeure pas moins que la passion mise en oeuvre par le film est ici nettement figurée : un homme vient de se prendre un objet contondant sur le crâne, cet objet a été selon toute vraisemblance jeté par une femme belliqueuse au cours de la phase paroxystique d'une guerre conjugale, et le"sang" qui s'affiche en lettres géantes sur l'écran s'écrit paradoxalement en lettres laiteuses, quand la logique imposait la couleur rouge.

L'histoire de ce film sera précisément celle de la recherche de cette couleur, de la quête par l'homme couché de son incarnation et de son rétablissement à la verticale humaine dans un univers rendu exsangue par la globalisation de la médiocrité, la perversion des idéaux et l'exploitation des plus démunis. Ce film, en d'autres termes, pourrait être une adaptation de Madame Bovary, remise au goût du jour dans le tiers-monde, avec une bourgeoisie transformée en classe moyenne paupérisée et une aura romantique diffusée par voie hertzienne sous la forme dégradée de la telenovela. Charles s'appelle désormais Diego, il est à moitié chauve, malingre et bedonnant, et a un oeil qui, révérence parler, dit merde à l'autre. Petit employé au tribunal de la ville, il traîne constamment un air de chien battu. Emma, serveuse dans un restaurant, est une petite boulotte relativement lubrique saisie d'accès récurrents de jalousie et de violence, qu'elle lui demande régulièrement de pardonner. Cet enfer domestique, mis en scène en plans séquences délibérément répétitifs et sous le signe d'un burlesque minimaliste et laconique, est à la fois drôle et atroce. Drôle parce qu'atroce, atroce parce que drôle. La force du film consiste néanmoins à éviter la charge caricaturale en montrant que la tendresse n'exclut pas l'égoïsme, de même que l'aliénation peut naître du désir. Mais Sangre est loin de se limiter à cela.

Il parle aussi de la tragédie politique qui couve sous ces cendres intimes, à l'heure où une sous-culture uniformisée tend à faire perdre toute dignité et toute ambition à l'humanité. Cet univers à faire froid dans le dos, nous le connaissons, c'est le nôtre : tout ce qui n'y est pas utile et consommable (sexe, biens et nourriture) est assimilé au déchet. Au risque, pour l'homme, d'être lui-même réduit à l'état de déchet.

Ce souci éthique se traduit dans Sangre par une stupéfiante rupture de la routine narrative, qui mène le spectateur jusqu'au terrain vague d'une décharge communale, où un père qui a jeté sa fille aux ordures se ravise et vient rechercher son corps parmi les monceaux de détritus et les animaux qui hantent ce lieu, soudain promu à une dimension mythologique. Fantasmagorie bunuélienne stigmatisant la cruauté et l'injustice du monde, parabole chrétienne sur le nouveau baptême de l'humanité avec un Diego marchant sur l'eau : qu'importe comment on nommera la tournure que prend alors le film.

L'important est qu'il aura formellement (donc spirituellement) changé de dimension, passant de l'horizontalité des corps tronqués ou gisants à la verticale d'une dignité retrouvée, fût-ce parmi les immondices. Fritz Lang affirmait par dérision que le format du cinémascope n'était propice qu'à filmer les enterrements. Amat Escalante ne le désapprouve pas, mais il y rajoute la résurrection. Décidément, le cinéma n'est pas mort.

 

ENTRETIEN AVEC AMAT ESCALANTE

Comment est née l’idée du film ?
Ce projet est né en marchant dans les rues de Mexico, en écoutant les gens parler dans les bus et en observant ce qu’ils mangent, ce qu’ils jettent. Les différences sociales et économiques dans mon pays ont créé un déséquilibre culturel, économique et humain flagrant. Cela engendre un désenchantement et une frustration sur une population désormais incapable de prendre en charge son propre avenir. Ces gens ont perdu toute capacité et tout désir de communiquer rationnellement avec les autres et particulièrement avec leurs proches.

Qu’elle est, selon vous, l’influence des feuilletons télévisés sur la population ?
Les gens, tout au moins à Mexico, regardent les feuilletons télévisés tous les soirs et ils se mettent même à parler et à se comporter comme les personnages de ces séries. Cela explique pourquoi la plupart des dialogues de mon film pourraient être extraits directement de l’un de ces feuilletons, ce qui est à la fois absurde et ridicule. Je suis convaincu que cela envahit les gens à un degré qui échappe à tout contrôle car ces feuilletons sont généralement porteurs d’un message fort sur le plan moral.

Votre personnage principal, Diego, a toujours l’air sur le point d’exploser, mais il semble aussi se retenir en permanence. Pourquoi cette attitude ?
C’est de cette façon que je vois le monde d’aujourd’hui, toujours sur le point d’exploser,  alors qu’en fait rien ne semble se passer. Diego se contente d’absorber tous les problèmes auxquels il se trouve confronté et, une fois qu’il ne peut plus supporter cette situation, il se comporte avec une grande stupidité sous le coup de la peur. C’est très frustrant. Il n’explose pas, parce qu’il a trop peur de ce que pourrait engendrer une telle réaction.

Pourquoi avez-vous utilisé le Cinémascope pour filmer une histoire aussi intime ?
J’apprécie ce format pour sa façon de remplir l’espace d’un écran de cinéma. J’ai découvert qu’en utilisant de longues focales en intérieur, ce format me donnait une forte sensation de claustrophobie et en même temps, il m’offrait la possibilité de donner une grande impression de liberté et une vision panoramique dans les extérieurs de la fin du film, au moment où le monde semble s’ouvrir. J’aime la façon dont ce format coupe la tête et le corps et je l’ai utilisé dans cet esprit. Par ailleurs, il correspond parfaitement aux plans du long divan sur lequel sont vautrés en permanence les deux personnages.

Pourquoi n’utilisez-vous aucune musique ?
Je voulais que tout soit le plus simple possible. En m’attelant à ce premier film, j’ai également décidé de réduire les mouvements de caméra et d’épurer la bande son à l’essentiel. C’est dû autant à la modestie du budget qu’à un désir de simplicité. J’utiliserai de la musique le jour où j’aurai la sensation de maîtriser mieux l’image et le son.

Est-ce aussi pour cela que Sangre comporte aussi peu de plans ?
Non, c’est dû à ma façon de tourner. J’ai beaucoup éliminé au fur et à mesure du tournage, par rapport à ce qui était prévu dans le scénario et le découpage initiaux. Souvent pour respecter le plan de travail, car le temps c’est de l’argent. En moyenne, je tourne cinq prises de chaque plan. Du coup, le fait de tourner avec des interprètes non professionnels me facilite la tâche car j’ai plus de facilité pour les diriger que des acteurs à qui je serais sans cesse obligé de fournir des explications sur le pourquoi du comment.

Comment avez-vous travaillé sur l’aspect symbolique du film, notamment sur la scène au cours de laquelle on a l’impression que l’homme marche sur l’eau comme Jésus ?
Personnellement, je ne suis pas particulièrement porté sur la religion, mais il me semblait que ce personnage portait quelque chose de mystique en lui et que cette scène devenait cohérente. Par ailleurs, il est un fait que la religion est très importante au Mexique. Rien que dans la ville où j’habite, il y a des églises
partout et, même si je ne les fréquente pas, je n’y fais même plus attention. D’ailleurs, personnellement, je ne crois pas à la rédemption. La religion est également omniprésente à la télévision. En ce sens, mes personnages ressemblent à la plupart des Mexicains et ils passent beaucoup de temps devant le petit écran à grignoter n’importe quoi. Au point que le Mexique est devenu le deuxième pays après les États-Unis à souffrir d’obésité.

Quels enseignements tirez-vous de cette première aventure ?
J’ai 26 ans et Sangre est mon premier long métrage, ce qui signifie qu’être réalisateur est nouveau pour moi et que j’ai encore beaucoup de choses à apprendre et à explorer, dans ma vie comme dans mes films. J’aime penser à mon scénario comme une simple suggestion de mes véritables intentions que je ne peux articuler qu’avec des images qui possèdent une logique interne une fois assemblées les unes aux autres. Les personnages que je décris sont complètement éliminés dès que mon esprit se fixe sur les gens qui vont les incarner. D’ailleurs, je m’efforce d’être le moins précis possible au stade de l’écriture, afin de ne pas me laisser influencer par autre chose que ma rencontre avec les gens que je choisis. Par la suite, je me garde bien de donner trop d’informations aux protagonistes. Je me contente de mentionner les actions sans la moindre précision physique. Tout doit être aussi neutre que possible, de façon à ce que cela fonctionne une fois les plans montés.