Seven Invisible Men

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Réalisation & scénario : Sharunas Bartas
Image : Sharunas Bartas
Son : Vladimir Golovnitski
Montage : Niels Dekker
Décors : Elena Pozdniakova, Sigitas Motoras, Denis Bauer
Musique : Vytautas Leistrumas et SHAHZOD
Producteurs : Paulo Branco et Sharunas Bartas
 

Sharunas Bartas

Né en 1964 à Siauliai, en Lituanie, Sharunas Bartas est diplômé de l’école de cinéma VGIK à Moscou. Il fonde en 1989 Studija Kinema, le premier studio de films indépendants en Lituanie. Dès ses premiers films, Sharunas Bartas rencontre un grand succès critique. Trois Jours, Corridor et Few Of Us ont construit un univers rare et sensible dont son huitième long-métrage, Peace To Us In Our Dreams, continue de témoigner.

FILMOGRAPHIE
2017 - Frost (Quinzaine des Réalsiaterus, Cannes 2017)
2015 - Peace To Us In Our Dreams (Quinzaine des réalisateurs, Cannes 2015)
2010 - Indigène d’Eurasie (Forum, Berlinale 2010)
2005 - Seven Invisible Men (Quinzaine des réalisateurs, Cannes 2005)
2000 - Freedom (Compétition, Mostra de Venise, 2000)
1997 - The House (Un Certain regard, Cannes 1997)
1996 - Few of Us (Un Certain regard, Cannes 1996)
1995 - Corridor (Compétition, Mostra de Venise 1995, prix FIPRESCI)
1991 - Three Days (Forum, Berlinale 1992, prix FIPRESCI)
1990 - In Memory of the Day Passed By (court métrage)
1986 - Tofolaria (court métrage)

Films du même auteur valorisés par le Gncr: 

Seven Invisible Men

Sharunas Bartas
Distribution :: 
Date de sortie :: 
14/12/2005
LITUANIE/FRANCE/PORTUGAL. 2004. 1h59. 35mm. 1,66. Couleur. Dolby SRD.

L’action se passe dans le sud de l’ancienne Union Soviétique, la Crimée. Les personnages sont des gens hostiles à la société, ils ont leurs propres raisons, leurs propres incompréhensions. Cette hostilité les pousse à fuir, à échapper à la loi et à s’échapper d’eux-mêmes. Pendant ce voyage irréversible, les sentiments suivent le même chemin, allant de la joie au désespoir et de la haine à l’amour.La corde de ces destins est déjà bien tendue et il est maintenant difficile de la rompre.

Vestiges et vertiges des Soviets

Olivier Seguret, Libération le 19 mai 2005.

Qu'est-ce qu'un pays ? Un Etat, une nation, un sol, une patrie ? Rien de tout cela, songe-t-on au sortir de Seven Invisible Men, dernier film de l'aphasique, mélancolique, et sensuel Lituanien Sharunas Bartas. Dans le sens commun, la notion de pays s'enchâsse entre les frontières de la géographie politique qui évoluent au gré de l'histoire, comme les événements contemporains ne cessent de le démontrer (Allemagne, Yougoslavie, etc.). Au cinéma, et particulièrement dans l'univers de Bartas, un pays est un territoire personnel dont les tracés échappent à la logique douanière et la dépassent. Ainsi, le vrai pays de Bartas n'est pas celui où il vit aujourd'hui, cette petite Lituanie dont il est officiellement un ressortissant. Son pays est resté celui où il est né, l'immense URSS dont la Lituanie n'était alors qu'une province confetti.

Mercedes volée. Ce vaste pays mental, Bartas n'a cessé de l'arpenter au fil de ses films, de la Sibérie à la Russie, de la mer Baltique à la Caspienne. Cette fois, c'est en Crimée qu'il nous emporte, au terme d'un long voyage dans une vieille Mercedes volée. Nous traversons d'abord mille plateaux, nous empruntons mille chemins défoncés, nous filons sous mille cieux crépusculaires et nébuleux et puis nous arrivons là, à ce bout du monde irréversible : une grande ferme délabrée, vestige kolkhozien que hante un petit peuple bouleversant. Fuyards, survivants, asociaux : il y a là une douzaine de personnages sans pedigree qui vivent en dehors du temps et des lois. Une sorte de protohumanité anarchiste et dévastée par la boisson, la solitude, la misère, le chagrin, et dont nous partageons pourtant avec émotion le mauvais alcool, les caresses rustres, les mégots moisis et les musiques désaccordées.

Ces gens parlent de Dieu, d'argent, d'amour. Certains se désirent, d'autres se toisent, se défient, se haïssent. L'espace qu'ils partagent inspire à Bartas une scénographie sous tension permanente, à l'image de celles qu'il dessinait dans Corridor ou Few of Us : le lieu communautaire n'est pas le gage d'une communauté d'esprit ou de sentiments. En revanche, cette ferme où sont rassemblés les personnages de Seven Invisible Men scellera quelque chose qui relève d'un destin tragiquement collectif.

La dernière demi-heure du film est consacrée à une séquence unique : une petite fête improvisée, beuverie slave et enfumée au milieu de laquelle surgissent quelques enfants radieux comme des soleils sales. Au coeur de la nuit cruelle, ces enfants dansent sous le regard désirant des adultes avinés, offrant au film sa scène la plus extraordinaire : des jeunes aux vieux, des hommes édentés aux femmes décharnées, un continuum de corps maigres et diaphanes s'agrège dans une époustouflante animalité.

Divin. L'une des grandes forces du filmeur-né qu'est Sharunas Bartas tient sans doute à sa pratique du cinéma. Il ne fait pas que mettre en scène, il tient lui-même la caméra et cette vibration scopique si personnelle vient immanquablement pulser à l'écran. Le résultat est sans équivalent connu sur la mappemonde des auteurs contemporains. Passionnément amoureux des corps, des visages et des regards sur lesquels il laisse sa caméra s'égarer jusqu'au divin, Bartas est sans aucun doute l'un des plus grands portraitistes du cinéma moderne, un authentique Rembrandt, des tableaux duquel bien des personnages de Seven Invisible Men semblent tout droit échappés.

Rien de réellement précis ne viendra éclairer le titre sibyllin que Sharunas Bartas s'est choisi, mais comment ne pas songer à Seven Women, chef-d'oeuvre ultime de John Ford, dont certains événements sont effectivement comparables ? Certes, Bartas s'est toujours refusé à ce genre de généalogie : «Sokourov, Tarkovski ? Connais pas», s'échine-t-il à répondre depuis bientôt vingt ans. Si c'est vrai, Seven Invisible Men n'en est que plus admirable.