Shirin

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réalisation Abbas Kiarostami • scénario Farrideh Golbou • basé sur l’histoire de khosrow et shirin de Hakim Nezami Ganjavi • adaptation Mahammad  RAHMANIAN • directeur de la photo Mahmoud KALARI, Houman BEHMANESH • assistants directeur de la photo Kouhyar KALARI, Nima BABIRZADEH, Roozbeh RAIGA • photographie Gelareh KIAZAND • montage Abbas KIAROSTAMI, Arash SADEGHI l.n • étalonnage et effets spéciaux Kambiz SAFARI • son M. Reza DELPAK • prise de son Mani HASHEMIAN, Reza NARIMIZADEH • musique Heshmat SANJARI, Morteza HANANEH, Hossein DEHLAVI, Samin BAGHCHEHBAN • directeur musique Manouchehr SAHBAIE • superviseur des voix Manouchehr ESMAIELI • chanteurs Hossein SARSHAR, Solmaz NARAGHI • paroles et chants Sheikh Farid, Aldin ATTAR • attachée de production Hamideh RAZAVI • production exécutive Itai Tamir, Christian Vennefrohne • casting Hedieh TEHRANI
 

Abbas Kiarostami

Abbas Kiarostami est né le 22 juin 1940 à Téhéran en Iran. Très tôt intéressé par le dessin, il participe à dix-huit ans à un concours d'art graphique et le réussit. Il  suit des études aux Beaux- Arts tout en monnayant ses talents de graphiste, affichiste et réalisateur de spots publicitaires.
En 1969, il crée le département cinéma de l'Institut pour le développement intellectuel des enfants et des jeunes adultes. C'est dans ce cadre qu'il dirige ses premiers courts métrages.
Dès son premier film, LE PAIN ET LA RUE (1970), Abbas Kiarostami témoigne de sa réflexion sur le poids des images et le rapport du réalisme avec la fiction. Son sujet de prédilection, le monde de l'enfance, est décliné au fil d'une longue série de courts, moyens et longs métrages, durant lesquels il parvient à trouver un équilibre subtil entre la narration et l'approche documentaire. DEVOIRS DU SOIR (1989), son ultime regard sur l'enfance, est un bon exemple d'un cinéma chaleureux et poétique qui dénonce discrètement les pesanteurs de la société iranienne.
Avec CLOSE-UP (1990), une page semble tournée. En moins d'une semaine, le cinéaste réagit à un authentique fait divers et, avec la participation des protagonistes, en fait un prétexte de réflexion sur la mise en scène du réel. ET LA VIE CONTINUE (1992) et AU TRAVERS DES OLIVIERS (1994) achèvent une trilogie commencée avec OÙ EST LA MAISON DE MON AMI ? (1990), où les effets dévastateurs d'un tremblement de terre dans le nord de l'Iran servent de nouveau à rendre compte du mensonge du cinéma. LE GOÛT DE LA CERISE (1997) est l'oeuvre de la maturité et de la consécration. Le film, qui raconte l'obsession du suicide chez un homme de cinquante ans, est une ode à la liberté individuelle louée par la critique et dénoncée par les autorités religieuses iraniennes.
Le rythme lent et contemplatif, l'intrigue limitée, les références à la poésie persane tout comme à la philosophie occidentale font la marque de cet auteur profondément original. Son sens de l'improvisation s'appuie sur des scénarios très peu écrits, des comédiens amateurs, un montage qu'il assure lui-même. On en trouve un nouvel exemple avec LE VENT NOUS EMPORTERA (1999), histoire d'un groupe de citadins venus trouver – quelque chose dans un village reculé.
Depuis 2001, Kiarostami vit une histoire d’amour avec une petite caméra et ne travaille plus qu’en digital. Amené à prendre de plus en plus de liberté à l’aide de cette caméra-stylo, il a réalisé depuis plusieurs films de nature et de durée très différentes : ABC AFRICA (2001), TEN (2002),  FIVE (2003), 10 ON TEN (2004), ROADS OF  KIAROSTAMI (2005)…
Informations complémentaires: 

festival international de venise 2008

Shirin

Abbas Kiarostami
Distribution :: 
Date de sortie :: 
20/01/2010
Iran – 2008 – 1h32 – couleur – numérique
108 actrices iraniennes assistent à une adaptation cinématographique de l’histoire de Khosrow et Shirin.  Cette histoire, racontée au Xe siècle par Ferdowsi dans son Livre des rois (la première grande épopée nationale en langue persane), puis reprise à la fin du XIIe siècle par le poète Nezâmî de Gandjeh, a servi de modèle au Roméo et Juliette de Shakespeare. A aucun moment nous ne voyons des images du film regardé par les actrices (peut-être n’existe-t-il tout simplement pas). Nous ne faisons qu’écouter avec elles une bande-son très élaborée, en même temps que nous regardons en gros plan leurs visages. Leurs émotions nous renvoient à nos propres émotions de spectateurs.
Il était une fois PAR JEAN-MICHEL FRODON
Il était une fois une princesse. Si belle, si libre, si prête à suivre les élans de son désir. Elle fut aimée d’un roi, Khosrow, et d’un ouvrier, Farhad. Elle les aima l’un et l’autre. Elle fut malheureuse et sincère, libre et déchirée. Elle s’appelait Shirin, son histoire est une légende inspirée de personnages réels – le roi sassanide Khosrow II Parwiz (590-628) et la reine d’Arménie qui donna son nom à une ville aujourd’hui sur la frontière entre Iran et Irak, Qasr-eChirin. Les amours de Shirin ont été chantées par le grand poème épique perse, Le Livre des rois, puis, au 12e siècle, le poète Nezâmi a dédié à son histoire sensuelle et tragique son œuvre Khosrow et Shirin, rendant ce récit aussi célèbre en Iran que le sont, en Europe, ceux de Roméo et Juliette ou de Tristan et Yseult.

Il était une fois un artiste de cinéma. Il avait exploré jusqu’aux confins des ressources de son art. Pourtant, à ses débuts de réalisateur, Abbas Kiarostami se concevait lui-même comme un pédagogue autant que comme un artiste, et c’est ainsi qu’il découvrit très tôt que les moyens de l’art du cinéma pouvaient aider à mieux comprendre le monde et à mieux le faire comprendre. Ainsi réalisa-t-il des courts métrages pour donner à voir les effets de pratiques quotidiennes (Deux solutions pour un problème, Avec ou sans ordre…), ainsi fut-il, en cinéaste, le témoin précis de la Révolution iranienne comme aucune autre révolution n’aura eu de chroniqueur, à la fois témoin  et analyste (Cas n°1, cas n°2), ainsi étudia-t-il, toujours grâce à la mise en scène, les effets des systèmes d’enseignement (Les Premiers, Devoirs du soir) et de justice (Close-up) ou les comportements civiques (Le Concitoyen). Il advint qu’il y avait dans ces projets de recherche plus de grâce et de beauté que dans tant de films autoproclamés œuvres d’art, et surtout que cette élégance et cette beauté s’avéraient les moyens nécessaires pour accomplir leur tâche. Dès le début (Le Pain et la rue, le premier court métrage, L’Habit  de mariage, le premier moyen métrage, Le Passager, le premier long métrage), les films de fiction portèrent eux aussi la marque de cette manière de mieux voir le monde en sachant le filmer avec davantage d’élégance.

KIAROSTAMI a depuis longtemps affirmé que toute œuvre digne de  ce nom n’était jamais offerte achevée à un public, qui serait alors réduit au seul statut de consommateur, mais n’avait de sens que si elle restait ouverte, pour être terminée par chacun, pour lui-même.
Voilà 25 ans qu’il dit que c’est seulement dans le regard et dans le cœur des spectateurs qu’une œuvre s’accomplit, et que sa tâche à lui est seulement d’ouvrir le plus possible l’espace où chacun pourra entrer. Il n’est pas le premier à l’avoir dit, et mis en œuvre, même si rares sont ceux qui l’auront fait avec autant de constance et de talent. Mais il est le premier à avoir poussé au bout de sa logique cette intelligence de l’art, en filmant les spectateurs eux-mêmes pour voir et donner à voir comment les visages et les corps manifestent ce  qu’éprouvent les esprits et les cœurs devant une proposition artistique. La première traduction concrète de ce renversement a été l’œuvre intitulée Tazieh, où Kiarostami filme en gros plans puis montre sur des grands écrans les visages (séparés) des hommes et des femmes assistant, bouleversés, à une représentation du théâtre religieux traditionnel qui, en Iran, commémore chaque année le massacre de Kerbala, événement fondateur de l’islam chiite. Plusieurs variations dans les modalités de représentation de Tazieh (avec le spectacle lui-même ou comme installation autour d’une captation télé) ont commencé de déployer les ressources de cette approche paradoxale : à la fois indirecte (l’essentiel n’est plus ce qui se joue sur scène ou à l’écran mais ce que se traduit sur le visage des spectateurs) et plus subtilement directe (aucun spectacle n’a de sens en soi, ce sont ses effets sur le public qui comptent).

Il était une fois un film, Shirin. A dire vrai, il était deux fois le film Shirin. Car Abbas Kiarostami a bien, sous ce titre, réalisé deux œuvres de cinéma. Que l’une des deux ne soit perceptible que sur la bande son n’en fait pas moins un film, celui qui raconte, de manière très simple, très « visuelle » même si ces images ne se forment que dans nos esprits, l’histoire de Shirin. Comment elle tomba amoureuse du roi Khosrow après avoir vu son portrait. Comment celui-ci la surprit nue alors qu’elle se baignait. Quels chassés-croisés les séparèrent longtemps. Comme après que Khosrow en eut épousé une autre, elle fut aimée et aima en retour le tailleur de pierre Farhad. Les batailles, les ruses, les exploits, les frayeurs, les moments de joie et de désespoir. Les meurtres sanglants et les douces étreintes. Ce film dont toutes les images sont inspirées à notre imagination par  le son – à nous spectateurs occidentaux qui découvrons ce récit comme, bien différemment, à des spectateurs iraniens qui le connaissent par cœur – est « vu » par des spectateurs, que nous regardons. Voici le deuxième film.
Il bénéficie du plus prestigieux casting dont jamais rêva un réalisateur : toutes les grandes actrices de son pays, à travers quatre  générations, sont présentes à l’écran – parmi elles s’est glissée, on le sait, une grande actrice étrangère, Juliette Binoche. Des actrices, des vedettes, de très belles femmes. Car le film de Kiarostami ne  s’appelle pas Khosrow et Shirin comme le texte dont il est inspiré, mais Shirin. C’est son histoire à elle, contée par elle, et c’est, dans la lumière réfractée sur le visage de toutes ses spectatrices, quelque chose de leur histoire à elles toutes. Elles, ces « sœurs » qu’invoque l’héroïne malheureuse, et dont le sort touche si profondément celles qui regardent, et que nous voyons. Elles, les femmes d’Iran – et aussi bien, les femmes de façon générale.

Que regardent-elles véritablement ? De quel phénomène lumineux devinons-nous la réfraction sur ces visages si beaux, si différents, si intenses ? Nous ne le saurons pas. Pas plus que nous ne savons ce que regardait en fait Falconetti ligotée au bûcher de Jeanne d’Arc, ce que regardait Vivien Leigh au pied de l’escalier d’Autant en emporte le vent. Un rail de travelling peut-être. Ce sont des actrices.

Mais ce sont des femmes. En faire, aujourd’hui, en Iran tel que ce pays est réglementé, les uniques êtres visibles dans la lumière est à la fois une affirmation courageuse et digne, et un gag offensif : le film retourne la séparation entre hommes et femmes imposée dans les espaces publics par la loi de la République islamique, pour faire de toutes les femmes ses héroïnes, tout en transgressant ostensiblement cette loi puisqu’il y a aussi des hommes dans cette salle, même s’ils demeurent constamment dans la pénombre des arrières plans.

Il était une fois la salle de cinéma. Pour ses 60 ans, le Festival de Cannes avait demandé à une trentaine de réalisateurs du monde entier un petit film à la gloire de ce lieu dont on annonce sempiternellement la disparition ou au moins la désuétude. Kiarostami avait alors donné un petit extrait de ce qui allait devenir Shirin (avec le son d’un autre film, Roméo et Juliette, projeté hors champ). On ne mesurait pas alors ce qui devient si évident avec le long métrage achevé : qu’il s’agit aussi d’un chant d’amour à ce lieu à nul autre semblable qu’est la salle de cinéma, et d’une étude très précise de ce qui s’y joue d’essentiel. Là où se construit, dans le noir et face à une lumière deux fois réfractée – par l’écran, qui est le même pour tous, par chaque visage, qui n’est jamais le même – un rapport à l’intimité et au collectif sans équivalent dans aucun temple, aucun théâtre ni aucun stade.

Il était une fois l’histoire d’une aventure de cinéma, qui réunit un des artistes les plus renommés de son temps, un récit populaire, émouvant et spectaculaire, un grand nombre de très belles femmes… Une aventure de cinéma, c’est aussi, Kiarostami ne cesse de le dire, l’aventure d’une rencontre entre le film et des spectateurs. Tous les spectateurs ne sont pas disponibles d’emblée à assister non pas à un film mais à deux, à laisser leur esprit inventer davantage qu’à recevoir un objet tout fabriqué, à accepter l’écart entre bande image et bande son. Pourtant, si le film surprend nos habitudes, il n’y a rien en lui qui fasse obstacle à une rencontre de l’émotion. L’histoire est belle et simple, il suffit de se la laisser conter. C’est l’éternelle invitation des Mille et une nuits, où Shéhérazade magiquement démultipliée nous entraine dans un conte qui est aussi notre histoire.