Tiresia

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Scénario et mise en scène Bertrand BonelloD’après une histoire de Luca Fazzi • Image Josée Deshaies • Montage Fabrice Rouaud • Son Claude La Haye • Montage son Sylvain Bellemare • Mixage Jean-Pierre Laforce • 1er assistant réalisateur Christophe Jeauffroy • Casting Constance Demontoy • Décors Romain Denis • Directeur de post-production Christina Crassaris • Producteurs Carole Scotta, Simon Arnal-Szlovak • Coproducteur Luc Déry • Coproduction Haut & Court, micro_scope, Arte France Cinéma • Avec la participation du CNC, du Ministère de la Culture et de la Communication, de Canal +, de la Fondation MJBC, Téléfilm Canada, SODEC Société de développement des entreprises culturelles – Québec, QUÉBEC Crédit d'impôt cinéma et télévision – Gestion SODEC, Téléfilm Canada dans le cadre d'une coproduction France / Canada, CANADA Programme de crédit d'impôt cinéma et télévision • Développé avec le soutien du Programme MEDIA de l’Union Européenne et de la Procirep
 

Bertrand Bonello

Né en 1968. Bertrand Bonello partage sa vie entre Paris et Montréal.
1998 QUELQUE CHOSE D’ORGANIQUE
Prix du meilleur film à la Mostra di Pesaro (Italie)
Festival de Berlin 1999
2001 LE PORNOGRAPHE
Prix FIPRESCI
Semaine de la Critique, Cannes 2001
2003 TIRESIA
Compétition Officielle, Cannes 2003
2008 DE LA GUERRE
Quinzaine des réalisateurs, Cannes 2008

court-métrages

1993    JULIETTE + 2
1994    LE CHEMIN DU CALVAIRE [doc]
1995    LE BUS D’ALICE
1996    QUI JE SUIS
d'après Pier Paolo Pasolini [doc]
1997    THE ADVENTURES OF  JAMES AND DAVID - Episode 1
Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

Compétition Officielle - Festival de Cannes 2003

Tiresia

Bertrand Bonello
Date de sortie :: 
15/10/2003
France / Canada - 2003 -1h55 - couleur - 35mm - 1.85 - DTS / Dolby SRD
L'histoire de Tiresia appartient à la mythologie grecque. Durant sa vie, Tiresia fut homme et fut femme. Aveuglé(e) par la rage d'une déesse, les dieux lui concédèrent une vision supérieure. Notre histoire se déroule de nos jours.
Le Mythe
Tirésias était un devin thébain, fils d’Evérès, descendant d’Oudaïos, l'un des Spartoi, les « hommes semés » par Cadmos. Cadmos avait tué le dragon gardien de la source de Castalie qui avait décimé la plupart de ses hommes. Athéna lui demanda de semer les dents du dragon, desquelles naquirent aussitôt des hommes en armes. Sa mère était la nymphe Chariclô, la compagne favorite d'Athéna. Les deux amies aimaient se baigner dans une source du mont Hélicon. Un jour, le jeune Tirésias était à la chasse à proximité de cette source et, alors qu’il voulait sans doute rejoindre sa mère, il aperçut par mégarde Athéna nue en train de se baigner. La déesse lui mit la main sur les yeux et l’aveugla. À Chariclô, qui lui reprochait sa cruauté à l’égard de son fils, elle expliqua que tout mortel qui voyait un dieu contre sa volonté devait perdre la vue. Émue toutefois des lamentations de sa mère, Athéna purifia les oreilles du jeune homme, lui permit de comprendre le langage des oiseaux prophétiques et, ainsi, de deviner l'avenir. Elle lui donna un bâton de cornouiller qui lui permettait de se diriger aussi bien que s'il avait des yeux. Elle lui accorda aussi le privilège de vivre durant sept générations et de voir son don persister même après sa mort.

Il existe d'autres récits sur la manière dont Tirésias perdit la vue. Jeune homme, il se promenait sur le mont Cithéron en Béotie lorsqu'il découvrit deux serpents entrelacés. Il les frappa de son bâton et tua la femelle. Tirésias fut alors métamorphosé en femme. Elle(Il) appartenait depuis sept ans au sexe féminin lorsque, toujours au cours d'une promenade, elle(il) découvrit à nouveau deux serpents accouplés (dans une variante de la légende, il s’agissait en fait à chaque fois du même couple de serpents et il n'en tuait aucun). De nouveau, elle(il) les attaqua, tuant cette fois le mâle et faisant fuir la femelle. Tirésias redevint aussitôt homme.

D'autres versions ont cours sur la manière dont il obtint son don de divination. Une querelle se serait élevée entre Zeus et Héra pour savoir qui, de l'homme ou de la femme, éprouvait le plus de plaisir en amour. Héra reprochait à Zeus ses nombreuses infidélités et lui cherchait à se justifier en rétorquant que le plaisir de la femme était le plus intense. Tirésias, choisi comme arbitre en raison de sa double expérience, témoigna que la femme éprouve neuf fois plus de plaisir que l'homme. Vexée qu’il donnât raison à Zeus comme de voir son secret trahi, Héra frappa Tirésias de cécité. Zeus lui accorda en compensation le don de prophétie.

La réputation de Tirésias ne s'éteignit pas avec sa vie. Circé, la magicienne, envoie Ulysse consulter aux Enfers l’âme de Tirésias. Lui seul avait conservé après sa mort son don de divination (par privilège de Zeus, d’Athéna, ou encore de Perséphone). Ulysse aux Enfers sacrifie un bélier noir, sans tache, à Tirésias qui, dès qu’il eut bu le sang noir, lui révèla tout ce qui devait encore lui arriver dans le reste de sa vie.

Le film
On ne sait pas réellement d’où vient un film, en tout cas, l’idée d’un film. Cependant il m’a paru tout à fait naturel de traiter de cette histoire, dont les enjeux sont le corps et le destin, c’est-à-dire la traduction la plus simple et directe de la représentation de l’humain et de sa tragédie. De ce fait, l’essence d’une narration cinématographique. La mythologie nous offre des histoires que nous pouvons tordre et sans cesse réinventer pour qu'elles s'accordent à nos désirs. Mon désir ici était d’offrir un voyage mental, le plus plein de cinéma possible, et traversé par les questionnements humains de quatre âmes différentes. Dans chacune, un peu de nous.
Un des grands paris du film, peut-être le plus grand, c’est celui du contemporain. Et dans ce passage du Tiresias grec à ma Tiresia brésilienne, le plus difficile a certainement été d’avoir une histoire qui prend naissance dans un monde polythéiste (théâtre bordélique de dieux et déesses, demi-dieux, demi-déesses …), et de lui donner vie dans un monde monothéiste. Parce que le sujet, c’est aussi la foi, au sens premier, encore athée, c’est-à-dire l’engagement.
Où est la foi ? Dans la société, on ne sait plus. Elle s’est assombrie. Faut-il être fou pour croire ? Pour croire en quelque chose ? Pour s’engager ?
J’ai travaillé avec des idées, des personnages, des paysages, des objets qui ne sont pas parfaits, mais qui sont la recherche d’un idéal, d’une perfection ; qui sont réels, mais à qui l’on va faire subir une autre réalité.

Le film est un relais avec trois coureurs, dont le bâton brûlant est Tiresia.
Terranova, Anna, puis le père François forment un trajet que parcourt Tiresia et qui l'amène à la mort, mais également à l'aboutissement de son destin, car Tiresia est bien un instrument du destin, uniquement vu par les yeux de ces trois personnages. C’est évidemment une des grandes questions du film. Sinon la plus grande. Qui est Tiresia ? Et surtout, comment la représenter ? Que montrer ? À chaque fois que je me sentais perdu dans le film (un choix, un questionnement), je me réfugiais dans la mythologie. Ce fut la même chose pour l’incarnation du rôle de Tiresia. Le mythe nous dit : il fut homme, puis femme, puis homme. Je pris donc une femme, puis un homme.

Le corps de Tiresia est un trajet.
Le transsexuel est la traduction contemporaine de ce trajet. C’est-à-dire, selon la philosophie transgenre, une femme dans un corps d’homme. Pour moi, prendre deux acteurs, c’est essayer de trouver une traduction cinématographique à ce trajet. C’est-à-dire retrouver une certaine réalité, une certaine vérité à travers quelque chose de fabriqué. Un aller-retour se fait entre les deux acteurs qui jouent Tiresia. C’est aussi un aller-retour entre le vrai et le faux, qui doit nous amener à un monde clos de cinéma. Le film au complet est traversé de ces aller-retours. Le film fonctionne sur le vrai et le faux, sur la copie et l’original.
Tiresia, objet étrange, venu d’un pays lointain, le Brésil, où à la fois la transsexualité, le catholique et le sacré sont extrêmement présents, est un objet de contemplation, c’est-à-dire, d’un certain désir, pour Terranova, pour Anna, pour François. Il fallait qu’il(elle) soit étranger(e) et inconnu(e), c’est-à-dire qu’il(elle) n’ait pas de repères chez nous, et que nous n’en ayons pas par rapport à lui(elle).
Clara Choveaux et Thiago Telès. Thiago Telès et Clara Choveaux. Peu importe l’ordre. Ce que la fille a en masculinité, le garçon l’a en féminité. Mais ce n’est pas là que ça se joue. Plutôt dans le rapport au mystère de leurs visages. Il est impossible d’en savoir plus que ce qui est montré, et c’est primordial. Deux superbes visages inconnus, changeants et similaires, étonnants ; deux corps trop grands, trop maigres, à la fois fantomatiques et pourtant très sexuels.

Tiresia est à tout moment un personnage supérieur.
Au départ, ses motivations sont simples. Ce sont celles d'un animal : la peur de se faire voir, la liberté, la survie. La poésie ne la séduit pas. Sa réalité est autre. Elle n’a cessé de fuir : son corps premier, son pays, l’immigration, puis Terranova. Elle n’est positive qu’envers son frère, car ce sont, en quelque sorte, deux enfants égarés d’un pays étranger.
C’est un personnage innocent. Au sens premier du terme. C’est une fleur sauvage, c’est une « machine à provoquer du désir ». Ce n’est pas une pute comme les autres. Elle n’a pas besoin de surenchère de séduction, de féminité ou de gestes sexuels. Ses enjeux sont ailleurs. Arrogance retenue. Regard dur. Parle peu. Présence. Il y a quelque chose d’impénétrable. Jamais d’hystérie. Toujours une vague tristesse liée au désespoir passé. Elle doit se laisser filmer avec toute sa beauté, sa retenue, son arrogance, sa supériorité, comme un objet, comme une œuvre d’art.Et puis, à un moment du récit, Tiresia n'est plus la femme qu'elle a failli être, ni l'homme qu'elle a un jour été. Tiresia peut alors être considéré(e) d'un point de vue masculin et féminin. C'est une créature hybride, inconcevable, en devenir.
Tiresia est maintenant un objet, un outil. Il ne décide de rien. Autant elle était arrogante en début de film, autant il subit ensuite. Il fallait encore un beau visage. Transformé et abîmé, mais rendu beau par l’humilité.
Il ne comprend pas. Mais au bout d’un moment, il accepte. Il éprouve même de la joie parfois. De la douleur aussi. Il n’éprouve que des états. Évidemment, il gagne en puissance, mais c’est une puissance autre, inconnue. C’est un don. Il faut donc donner. Son corps n’a plus d’importance. Et c’est une force. Parce que finalement, la chose dont nous sommes le plus prisonnier, c’est de notre corps.
C’est aussi ce que montrent les personnages de Terranova et du père François. Je n’avais pas pensé les faire jouer par le même acteur. Seulement travailler sur des ressemblances, des gestes communs, des similitudes, puisque dès le début, ces deux « guides » me paraissaient liés. Quant à Tiresia, il est interprété par deux personnes différentes, on retrouve quelque chose de logique (quatre personnages, quatres acteurs) et de mythologique (les corps restent, les esprits passent – l’esprit reste, les corps passent) qui est cohérent, voire nécessaire au film : un film en deux parties (les deux corps) et trois mouvements (les trois témoins).
Bertrand Bonello