Tropical Malady

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Réalisation & Scénario Apichatpong Weerasethakul
Image Vichit Tanapanitch, Jarin Pengpanitch, Jean Louis Vialard
Son Akritchalerm Kalayanamitr
Montage Lee Chatametikool
Direction de production Akekarat Homlaor
Production Anna Sanders Films
Producteur Charles de Meaux
Coproduction TIFA, Downtown Pictures, Thoke + Moebius Film, Kick the Machine En association avec Rai Cinema et Fabrica Cinema
Avec la participation du Fonds Sud Cinéma (France), Fundazione Montecinema Verita (Suisse), Backup Films (France)

 

Apichatpong Weerasethakul

Apichatpong Weerasethakul est né à Bangkok en 1970 et a grandi à Khon Kaen, dans le nord-est  de la Thaïlande.
Il a commencé  à réaliser des courts-métrages en 1994 et a finalisé son premier long-métrage en 2010. Il est aujourd’hui  considéré comme  l’une des voix les plus originales  du  cinéma  contemporain. Ses  six précédents longs-métrages et ses courts-métrages lui ont valu une reconnaissance internationale  et de nombreux prix, dont au festival de Cannes la Palme d’Or en 2010 pour Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures, le prix du jury en 2004 pour Tropical Malady et le prix Un Certain Regard en 2002 pour Blissfully yours. Syndromes and a century fut en 2006 le premier film thaïlandais à être sélectionné en compétition à la Mostra de Venise, et a été reconnu par de nombreux classements internationaux comme un des meilleurs films de la décennie. Son premier film, Mysterious object at noon, vient d’être restauré par la fondation Martin Scorsese pour le cinéma mondial. Apichatpong Weerasethakul crée aussi des installations artistiques qui ont participé à de nombreuses expositions à travers le monde depuis 1998, et est également considéré comme  un artiste visuel majeur. A ce titre, il a remporté  le prix de la biennale de Sharjah en 2013 et le prestigieux prix Yanghyun en Corée du Sud en 2014. Lyriques et souvent mystérieusement fascinantes, rarement linéaires, ses œuvres entretiennent un rapport avec la mémoire et évoquent de façon subtile et personnelle des questions sociales et politiques. Ses créations incluent le projet multimédia  PRIMITIVE (2009), acquis par des collections majeures (dont la Tate Modern à Londres et la fondation Louis  Vuitton  à Paris),  une  œuvre  pour  la Documenta  de Kassel  (2012), et les installations vidéo DILBAR (2013) et FIREWORKS (ARCHIVE) (2014), présentées dans des galeries importantes à Oslo, Londres, Mexico et Kyoto.
Travaillant  à  l’écart  de  l’industrie  cinématographique   thaïlandaise,  il  s’implique dans la promotion d’un cinéma indépendant et expérimental via sa société Kick The Machine Films, fondée en 1999 (qui a aussi participé à la production de tous ses longs-métrages).

Filmographie

2015 : Cemetery of Splendour
2012 : Mekong Hotel (moyen métrage)
2010 : Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures
2006 : Syndromes and a Century
2004 : Tropical Malady
2003 : The Adventure of Iron Pussy
2002 : Blissfully Yours
2000 : Mysterious Object at Noon

Installations artistiques
Dilbar, 2013
The Importance of Telepathy, 2012
The Primitive Project, 2009
Unknown Forces, 2007
Emerald / Morakot, 2007
FAITH, 2006

 

Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

Prix du Jury - Compétition Officielle - Festival de Cannes 2004

Tropical Malady

Apichatpong Weerasethakul
Distribution :: 
Date de sortie :: 
24/11/2004
France / Thaïlande – 2004 – 1h58 – 35 mm – 1,85 – Dolby SRD

Keng, le jeune soldat, et Tong, le garçon de la campagne mènent une vie douce et agréable. Le temps s'écoule, rythmé par les sorties en ville, les matchs de foot et les soirées chaleureuses dans la famille de Tong. Un jour, alors que les vaches de la région sont égorgées par un animal sauvage, Tong disparaît. Une légende dit qu'un homme peut être transformé en créature sauvage... Keng va se rendre seul au couer de la jungle tropicale où le mythe rejoint souvent la réalité.

Apichatpong Weerasethakul
Chouchou cannois 2002 pour le sensualiste Blissfully Yours, a scié sur place les journalistes agglutinés à la projection de Tropical Malady. Le film chronique d’abord les ébats post-adolescents de deux garçons gays qui aiment le karaoké, les uniformes et les balades en mobylette. On est proche de Platform, de Goodbye South, Goodbye, l’ordinaire contemplatif du très bon cinéma d’auteur asiatique. Déjà pourtant, quelques signaux laissent deviner qu’un virus couve.
Il faut une heure pour que le film incube et se métamorphose en monstre furieux. La jolie chronique devient soudainement une tuerie métaphysique, une aventure mentale carnavalesque braconnant sur les terres de Joseph Conrad, Herman Melville, Apocalypse Now… Depuis Mulholland Drive de Lynch, autre perfect love story qui vire au cauchemar, on n’avait pas vu un film aussi sidérant.
Les Inrockuptibles, n°443 – Cannes 2004
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Nous sommes tous, par nature, des bêtes sauvages. Notre devoir d’êtres humains est de devenir comme ces dompteurs qui tiennent leurs animaux sous leur coupe et les dressent même à faire des tours contraires à leur nature bestiale.
Ton Nakajima, romancier (1909-1942)

PROPOS de Apichatpong Weerasethakul
«C’est comme si je vous prenais par la main et que je vous emmenais vous promener dans le noir.»

Tropical Malady
Je crois que nous en sommes tous atteints. Nous nous attachons à certaines choses, en particulier à la beauté de notre propre espèce. C’était déjà un thème de Blissfully Yours, mais cette fois j’ai voulu montrer son aspect maladif. À un moment de notre vie, nous sommes quasiment « étouffés » par les merveilleux souvenirs de ceux que nous aimons. Les amants de Tropical Malady succombent de leur amour.

La jungle
Tout comme pour mon précédent film, j’ai tourné dans la jungle du Nord Est de la Thaïlande, c’est un personnage à part entière. Je voulais reparcourir le même endroit tout en le regardant différemment. Lorsque je suis dans la jungle, je vois un vaste espace de vie, une vie très différente avec des lois qui lui sont propres. Je ne crois pas que je pourrai un jour véritablement comprendre le monde animal. Cependant, j’emprunte ces paysages pour y installer la « maladie » du film. Un monde étouffant qui n’est pas humain.

Deux mondes
Même si le film a une structure linéaire, il est fait de deux histoires qui ont lieu dans deux mondes différents. Ces territoires sont reliés par des personnages que le spectateur peut considérer comme étant les mêmes, ou non. L’important ce sont les souvenirs. Les souvenirs de la première partie fécondent la seconde, tout comme la seconde partie féconde la première. L’une n’existe pas complètement sans l’autre. 

Les mystères, les contes et les légendes
Je suis fasciné par le mystère, cela vient de mon enfance. J’ai grandi dans un hôpital, mes parents sont médecins. Ces lieux étranges où l’on conserve des membres dans des bocaux étaient un terrain de jeux pour les enfants. Les nuits étaient calmes et on nous racontait toujours des histoires de fantômes. Je suis fasciné par la simplicité quasi conceptuelle des contes et des légendes. J’ai donc construit le film comme un conte : des rencontres et un minimum de moments dramatiques.

Les fantômes
Je crois aux fantômes. Les fantômes des animaux et des humains, qui se manifestent sous forme d’une image ou d’une odeur, résident ensemble dans la jungle. Mon idée était de voir le personnage du soldat accéder à cet endroit paisible avec son amant.

Les âmes inquiètes
Dans la seconde partie du film, je voulais instaurer un climat inquiétant d’entre-deux mondes. Je n’ai pas voulu d’une communication orale, le dialogue devait se faire entre les esprits. En avançant plus profondément dans la jungle, le soldat doit apprendre une autre langue. Lorsqu’il rencontre le tigre, les deux créatures s’observent et se parlent alors par l’esprit. Le soldat atteint un nouvel état, il a pris conscience de sa maladie.
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Ivres de jungle
En métamorphose. Keng est un jeune soldat. Il aime Tong, garçon de la campagne. On les voit l’un et l’autre traînant en ville, au cinéma, dans les officines de jeux vidéo, dans un bar de karaoké. Cette première partie serait presque naturaliste, n’était déjà la façon qu’a le cinéaste de cadrer les décors, les gestes et les lumières comme des agencements énigmatiques.
Le film change de registre en plein milieu, littéralement infecté par un conte khmer, l’histoire du fantôme d’un chaman habitant le corps d’un tigre et qui vagabonde dans la jungle à la recherche de nouvelles proies. En dire davantage n’aurait guère de sens. Tropical Malady est un Ganje filmique s’insinuant dans la tête et circulant dans les tréfonds, dans cette torpeur opiacée du cerveau reptilien charriant la beauté empoisonnée et les fièvres pestilentielles. Le film est le récit d’une métamorphose et il est la métamorphose elle-même. La forme entre dans un rapport mimétique de plus en plus halluciné à son sujet. Les paroles laissent place à la rumeur de la jungle, au souffle des hommes et des animaux, à des voix déformées de talkie-walkie en basse définition. La caméra glisse superbement sur les frondaisons nocturnes de la forêt, traque la forme insolite d’un chasseur en treillis et de son gibier, un homme nu recouvert de fines peintures rituelles. Le chasseur bientôt s’aperçoit, mais trop tard, qu’il est chassé par celui-là même qu’il croyait poursuivre.

Errant. On pense au Vaudou de Tourneur, aux yeux très doux de l’âne dans Au hasard Balthazar, au cœur des ténèbres ruisselantes dans Apocalypse Now, à l’homme dégringolant les degrés de l’espèce pour rejoindre la pure joie des ordures dans O Fantasma. Et puis, finalement on ne pense plus à rien ni à personne, succombant à ce puissant népenthès qui nous porte au plus loin dans la patrie du songe et de la mort, sous la coupe spleenétique des images barbouillées de souvenirs et de regrets.
On le sait, l’hypnose est la possession d’une âme par une autre. Pour le cinéaste, ce surgissement d’un irrationnel est dicté par les archaïques filiations malaxant le végétal, l’animal et l’humain en une sorte de glaise germinatrice. Edgar Allan Poe se demandait si tout ce qui est la profondeur ne vient pas d’une « maladie de la pensée ». Le film, par sa forme volontairement errante et démembrée, échafaude par les seules puissances propres du cinéma (dispositif sonore sophistiqué, cadrages, photographie magnifique à tomber à la renverse) un interrègne où le physique infecte le spirituel, mélange les ordres et fait tout basculer dans un chaos qui désenchaîne les relations des éléments entre eux.
L’idylle gay et hédoniste du début peut réapparaître transfigurée en combat mythologique plein d’angoisse, le tigre de tissus bondir et déchiqueter le malheureux qu’il croise sur son chemin de royauté, la jungle devenir une cathédrale pourrie réclamant par la voix d’un singe son tribut de sang à verser en l’honneur d’un dieu sans promesse. Alors, le film donne le vertige : on se laisse tomber sur le sol, et celui-ci est de sable, et il fond, et, l’œil révulsé, on tombe dans l’abîme en regardant le ciel… [Extrait]
Didier Péron, Libération, le 19 mai 2004