Turning Gate

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Réalisation, scénario Hong Sang-soo
Image Choi Young-taek
Éclairage Choi Suk-jae
Son [extérieurs] Ahn Sang-ho
Son Oh Won-chul
Montage Haam Sung-won
Musique Won Il
Costumes Cho Yoon-mi
Maquillage Cho Yoon-joo
Producteurs exécutifs Ahn Byung-joo et Choi In-gi
Production Miracin Korea

Turning Gate

Distribution :: 
Date de sortie :: 
28/01/2004
Corée du Sud – 2002 – 1h55 – 35 mm – couleur – 1,85 – Dolby SRD
Un jeune roturier se languissait d’amour pour la fille de l’Empereur Taejong de Chine. Fou de rage, le roi le décapita. Mais ce roturier se réincarna en serpent. Il s’enroula autour de la princesse. Elle était sur le point d’étouffer. Alors, un prêtre taïoste lui dit d’aller au Temple Chungpyung en Corée. Elle y alla. Devant le temple, elle dit au serpent « Je vais chercher à manger, attends-moi ici. » Elle entra dans le temple et ne revint pas. Le serpent voulut entrer. Alors il y eut du tonnerre, des éclairs et de la pluie. Effrayé, le serpent s’enfuit. La porte devant laquelle il s’en retourna fut appelée La Porte tournante (Turning Gate).
Dans mes autres films, j'avais un peu de mal à saisir une approche et je perdais beaucoup trop de temps, ne serait-ce qu'à choisir les comédiens.
Dans Turning Gate, j'ai commencé par envisager jusqu'à quel point je voulais planifier l'histoire et jusqu'à quel point je préférais rester en observateur pour prendre des décisions avec les interprètes. Ainsi, les comédiens ne recevaient leur texte que le matin du tournage.
Ils n'ont vu qu'une seule fois la ligne directrice du film, pour qu'elle ne leur laisse qu'un souvenir imprécis, comme s'ils entendaient parler du cheminement de quelqu'un d'autre. Leur jeu n'est plus uniquement fondé que sur des souvenirs mais aussi sur autre chose. Et c'est cet autre chose qu'ils montrent ensuite.

Si Le Jour où le cochon est tombé dans le puits, Le Pouvoir de la province de Kangwon et La Vierge mise à nu par ses prétendants constituent une sorte de trilogie, Turning Gate se démarque totalement des autres. J'espère qu'il plaira au plus grand nombre de spectateurs, qu'il leur donnera du plaisir et les fera rire…

HONG SANG-SOO

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Fabrique d’un radical
par Antoine Thirion

L’an passé sortaient en France les trois premiers longs-métrages du coréen Hong Sang-Soo. Selon le cinéaste, Turning Gate, beau film réalisé en 2002, fait exception à la loi générale qui liait ceux-ci entre eux. Peut-être : mais une analogie apparaît aussitôt entre Turning Gate et La Vierge mise à nu par ses prétendants (2000), dernier volet de la trilogie. Très prégnant, le découpage en sept épisodes n’est en rien un point de détail, et pas davantage une solution de fortune. C’est au contraire la preuve d’un formalisme désinhibé.. Avant toute chose, cette grille de montage pose un programme narratif et formel. Comment donc aérer, déjouer, déplier le programme de départ, et remettre du secret, quand la totalité du projet est donnée d’emblée ?
Manières de chapitres, des phrases blanches sur fond vert fluo livrent le degré zéro du récit. L’ambigüité réside dans leur fonction : situations minimales liminaires à une dérive narrative, ou synthèse d’une histoire réduite in fine à son squelette ? Ce chapitrage tient-il d’une trace de scénario ou d’un ajout de montage ? Il sera en dernier ressort impossible de trancher. Essentielle est cette incertitude qu’imposent le redoublement et l’inadéquation de deux états de récit, ce mouvement par quoi une histoire et une mise en scène existent dans l’embrasure d’une porte, dans l’intervalle précaire entre une échappée et un heurt. Turning Gate juxtapose et développe ainsi une suite répétitive, apparemment anodine, de rencontres amoureuses, amicales, sexuelles, professionnelles, que rassemble une commune fragilité. Ce sont les femmes qu’un acteur, Kyung-Soo, fuit ou pourchasse, son succès au théâtre et son échec au cinéma, l’amitié muée en trahison, etc.
La “ Porte Tournante ” est d’abord le mythe dont le film porte le nom : celui d’un jeune roturier décapité pour l’amour qu’il portait à la fille d’un empereur chinois, et réincarné en serpent. Pour se défaire de son étreinte puissante, la jouvencelle impériale passa la porte d’un temple et promit de revenir avec de la nourriture. Trompé, le soupirant reptile s’en retourna, effrayé par l’orage lézardant le ciel au moment où il chercha à entrer. Cette histoire, Kyung-Soo l’entend de Sung Woo, l’ami écrivain à qui il est venu rendre visite, lors d’une excursion touristique sur les lieux de la légende. Mais comme s’il suffisait de la raconter pour l'assécher, ils rebroussent chemin avant même d’atteindre la porte. Le tourisme n’est certes pas la visée d’Hong Sang-Soo, qui traite avec une puissance égale la vie quotidienne de son personnage principal sur le mode du conte, et le mythe sur un mode trivial. L’effet de cette opération ? Un dispositif strict que le film ne cesse de dresser et de défaire, un rythme alternant tensions et relâchements, une dérive toujours reprise par une alternative. Fermé / ouvert, oser / renoncer, j’y vais ou j’y vais pas, tu veux ou tu veux pas : éternels mécanismes du jeu amoureux.
Turning Gate combine ainsi deux opérations contradictoires : la dérive et la répétition. Exemple : “1. Sung Woo appelle Kyung-Soo”. Au panneau vert succède la perspective accusée d’un plan bordé par les deux murs d’une ruelle où s’engage Kyung-Soo. Au second plan seulement, après ellipse, sur la banquette arrière d’un taxi, le portable de l’acteur sonne : il promet à son ami de lui rendre visite en province. Ici, la dérive est première. Le film donne d’abord la rue, sans qu’une fonction lui soit assignée. Puis, par l’entremise d’une voiture et d’un téléphone, le récit rappelle le personnage à lui et le conduit. Objets et véhicules ont pour fonction d’être des moteurs pour l’action. Sans eux, elle s’évapore. La dérive, ou plus généralement cette réquisition impossible d’un personnage à une action unique, amène par exemple Kyung-Soo, nu et en compagnie de prostituées, à chercher l’ivresse plutôt que le sexe. A un autre moment, comique, l’acteur ignore naïvement la femme qui l’aborde dans un train, captivé par la lecture d’un livre intitulé The Making of a radical.
La seconde opération est la répétition. Elle concerne tous les niveaux du film, des détails à la structure d’ensemble, du récit à la mise en scène. Bien sûr, cette loi n’exclut pas les variations, mais celles-ci, comme dans les précédents films d’Hong Sang-Soo, sont tellement massives qu’elles participent encore et toujours de la même démarche. Si l’acteur ne porte aucun intérêt à la première femme qu’il rencontre, la seconde l’obsède. En revanche, gestes, plans, mouvements diffèrent peu. De là résulte une monotonie voulue, qui ne cherche ni lenteur excessive ni contemplation. Comme s’il n’y avait pas deux façons de filmer la même chose, Hong Sang-Soo varie à peine les grosseurs de plan. Comme si le cinéaste refusait à consentir d’y apposer sa signature, la mise en scène organise l’indifférenciation de ses éléments. Elle ne révèle aucun secret, mais égrène et répète les signes, gestes, phrases, actions, plans pour épuiser leurs sens.
Du premier au dernier plan, l’horizon se referme. Une porte massive met un terme au récit, et le climat se déchaîne comme dans le mythe. Turning Gate réitère souvent pareil enchaînement d’un démarrage et d’une annulation. Lorsque la porte d’un van se referme violemment sur la main d’une fillette, l’excursion est compromise. Lorsque, à la porte de la maison de la jeune femme dont il est épris, Kyung-Soo est surpris par l’entrée du mari dans le champ, un court panoramique entrouve brusquement puis referme aussitôt l’espace. Nombreux, ces pivotements permettent au film d’atteindre à une extraordinaire concision.
Fabrique d’un radical – version française possible de The Making of a radical –, ou précis de radicalité, Turning Gate  le devient alors par une mise en scène qui replie sur l’action en cours un extérieur fugitivement escamoté. Cette stratégie tolère quelques détours verbaux, mais ceux-ci, tels le gag du livre, interviennent seulement pour vérifier combien la radicalité réside ici dans l’efficacité fonctionnelle d’une mécanique à la fois serrée et ouverte. Rares sont les cinéastes qui savent tenir semblable équilibre de contrainte et de respiration. “ Même s’il est difficile d’être humains, essayons de ne pas devenir des monstres ”, aime à ressasser Kyung-Soo. Là se situe le programme de Hong Sang-Soo : porter l’attaque au cœur même de la machine, qui toujours confronte les personnages à son inhumaine causalité.
Cahiers du Cinéma n° 586, janvier 2004