Une jeunesse chinoise (Summer Palace)

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Réalisation Lou Ye
Scénario Lou Ye, Mei Feng et Yingli Ma
Montage Lou Ye et Zeng Jian
Photographie Hua Qing
Décors Liu Weixin
Son Fu Kang
Musique Peyman Yazdanian
Produit par Fang Li, Nai An et Sylvain Bursztejn
Production Laurel Films, Dream Factory, Rosem Films et Fantasy Pictures
Avec la participation du FONDS SUD CINEMA, Ministère de la Culture et de la Communication-CNC, Ministère des Affaires Etrangères (France)
Co-producteurs Lin Fan, Helge Albers et Lou Ye
 

Lou Ye

En 1989, Lou Ye obtient un diplôme de réalisateur à l'académie du film de Beijing. Il tourne ensuite plusieurs courts métrages. En 1994, il réalise son premier long métrage, Weekend lover. Le film remporte le prix Fassbinder du meilleur réalisateur au festival de Mannheim-Heidelberg en 1996. Lou Ye y montre un Shanghaï dans lequel déambule une jeunesse sans repères, ce qui lui cause quelques problèmes avec la censure.

Deux ans plus tard, Lou Ye écrit, co-produit et réalise Suzhou River, histoire d'amour fantastique revisitant le mythe occidental de la sirène. Ce deuxième long métrage le révèle et obtient le grand prix du festival de Rotterdam, ainsi que le grand prix et le prix d'interprétation féminine au festival de Paris en 2000. En 2003, le cinéaste écrit et réalise Purple Butterfly, dans lequel il revient sur le conflit sino-japonnais dans les années 30. Le film fait partie de la sélection officielle du festival de Cannes en 2003. En 2006 il réalise Une jeunesse chinoise (Summer Palace) présenté en compétition officielle au festival de Cannes. En 2009 Nuits d'Ivresse Printanière reçoit le Prix du Scénario au Festival de Cannes.
Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

Compétition Officielle, festival de Cannes 2006

Une jeunesse chinoise (Summer Palace)

Lou Ye
Distribution :: 
Date de sortie :: 
18/04/2007
Chine / 2006/ 2h20 / 35mm / 1.66 / Dolby SRD
Chine, 1989. Deux jeunes amoureux vivent une relation d’amour-haine, complexe et érotique, dans un pays soumis aux troubles et à l’instabilité politiques. La belle Yu Hong quitte son village, sa famille et son fiancé pour étudier à Pékin. Elle y découvre un monde d’intenses expériences sexuelles et affectives et tombe follement amoureuse d’un autre étudiant, Zhou Wei. Leur rapport tourne au jeu dangereux alors qu’autour d’eux, les étudiants commencent à manifester, exigeant la démocratie et la liberté.
Lou Ye dresse le portrait d’un pays et d’une génération – la Chine et la jeunesse chinoise libérée – comme on ne l’avait jamais vu en Occident.
génération tian an men
Tian An Men. Des syllabes de bonheur, des syllabes d’effroi. Pendant six semaines, entre avril et juin 1989, la Chine entière vit au rythme de la grande place pékinoise. Un incroyable vent de liberté souffle sur la ville et sur l’empire du milliard. Un souffle inédit, qui fait chanceler les caciques du parti, une montée de désir libertaire, une danse du bonheur, où étudiants, parents, ouvriers, employés, se donnent la main pour s'ouvrir au monde. Sur la place de quarante hectares, sous des tentes de fortune et abris de bâches, mer de drapeaux rouges et de parasols, résonnent des mots d’émancipation, claquent des bannières aux mots d’ordre insolents. Des milliers de poitrines juvéniles chantent et les cris du coeur, élections libres, démocratie, libertés, volent jusqu'au coeur de la Cité interdite. Le peuple y croit, envoie ses porte-étendards, écoute certains démocrates du parti, dont Zhao Ziyang, encourager la sarabande audacieuse. Les grandes murailles vacillent, le dogme chancelle, la Cité interdite frémit.
A deux pas, D., un de mes amis, professeur aux Beaux-arts, surveille le travail clandestin de ses étudiants: une réplique de la statue de la Liberté, déclinée en quatre morceaux de polystyrène, bientôt érigée sur la place, sous le portrait de Mao.  Barbouillé de peinture, le Grand Timonier n’en revient pas. Les Pékinois sont devenus le fer de lance d'un grand soir, le vrai grand soir, qui enterre les dernières bastilles. Comme pour les amants de Lou Ye, “le désir est devenu réalité”.
3 juin 1989. Une première colonne de jeunes recrues est envoyée au casse-pipes sur la place, sans armes. Provocation que n'évitent pas les étudiants. L’occasion pour l'armée de rameuter les troupes, de convaincre les récalcitrants d'imposer l'ordre bafoué. Le 4 juin au soir, un premier mini-tank est envoyé. Il échoue sur les barricades, brûle sous des couvertures en feu. Sous mes yeux, à l’entrée de la Cité interdite, les trois soldats sont lynchés par la foule, ivre de rage, qui sait que l’heure de la vengeance a sonné. Puis déferlent les troupes, par l’ouest. La répression frappe jeunes et vieux, hommes et femmes, mendiants et mandarins. Les rafales résonnent, les étudiants tombent, par centaines, les ouvriers crient, les parents pleurent. Gavroches trahis, les héros de Tian An Men évacuent les lieux du drame. L’ordre règne à nouveau. C’est toute une génération qui voient ses rêves se briser sur les baïonnettes.
Le lendemain, sous les fenêtres de ma chambre, à l’hôtel Beijing, des dizaines d’insoumis sont encore blessés. Un étudiant aux sacs de plastique arrête une colonne de tanks, symbole éphémère d'une résistance qui n’y croit plus. La pluie est arrivée, le désespoir aussi, et les patriotes tremblent de froid. Les dazibaos sont arrachés. Sur les écrans de télévision, filmés par des agents que je croyais être d’innocents promeneurs, défilent les visages des meneurs de la fronde, catalogués comme contre-révolutionnaires, en clair comme « traîtres à la nation ». La délation est en marche. La peur a gagné.
Une porte lourde se ferme, sinistre. Le silence s’installe, long comme un siècle. Évoquer Tian An Men devient un délit. Les purges s'installent. Mais dans le coeur de nombreux Chinois le désir de liberté s’est secrètement ancré. A défaut de changer le monde, on rêve d'un nouvel empire, plus humain. Comme si l’esprit, au-delà de la place vide, au-delà des crématoriums et des geôles où croupissent les insurgés, régnait encore. Derrière les barreaux, les mémoires perdurent, en attente d'un procès qui laverait un jour l’affront. Déjà, la famille d'une victime a été indemnisée, prémice d’une reconnaissance implicite. Les Rimbaud ivres de liberté n’ont pas dit leur dernier mot. Le Printemps de Pékin n’est pas mort, il vit encore dans les âmes.

Olivier Weber, grand reporter, écrivain.
Dernier ouvrage paru : La Bataille des anges (Albin Michel).

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ENTRETIEN AVEC LOU YE
Comment vous est venue l’idée du film ?
En fait, depuis la fin de mes études universitaires en 1989, je pensais écrire une histoire d’amour. J’avais aussi en tête l’image du Palais d’été de Pékin. Le Palais d’été se situe à côté du quartier universitaire. Le point de départ du scénario se résumait donc à l’Université à Pékin, le Palais d’été et une fille qui s’appelle Yu Hong.

L’héroïne du film, quitte sa province natale pour l’université de Pékin. D’où vient-elle exactement ?
De Tumen, une ville du nord-est du Pays. C’est au moment des repérages que nous avons déterminé les origines de Yu Hong. Nous sommes allés dans cette région pour trouver un endroit près de la frontière avec la Corée du Nord, là où la Russie, la Corée du Nord et la Chine se touchent. Nous sentions que sa provenance géographique pouvait avoir une certaine influence sur le personnage. Initialement nous voulions commencer l’histoire dans le nord et progresser suivant un axe nord-sud, parallèle au développement général de la Chine. Le film devait même se terminer à Shenzhen. Finalement, il commence à Pékin, s’arrête un moment à Wuhan et continue lentement vers le sud. Cette progression est liée à l’histoire de Yu Hong qui se dirige vers des villes plus ouvertes, où le développement est plus rapide.

Qu’entendez-vous par «villes plus ouvertes» ?
Économiquement parlant d’abord, mais, généralement, le sud est plus libre que le nord. Surtout à la fin des années 80 et au début des années 90, plus on s’éloignait de Pékin plus on jouissait de liberté.

Les origines des autres personnages sont moins marquées…
Dès le début de l’écriture le pivot de l’histoire était le personnage de Yu Hong. A partir de son journal intime, on racontait son histoire. Puis on a développé au fur et à mesure les autres protagonistes, ceux qu’elle va croiser et qui gravitent autour d’elle. D’abord le personnage principal masculin, Zhou Wei. Puis Li Ti et Ruo Gu. On trouve également Dong Dong, Song Ping et d’autres… Mais ces personnages sont en périphérie de Yu Hong, ils sont là parce qu’ils entrent dans son histoire, parce qu’ils touchent à sa vie.

Comment définiriez-vous, socialement, les personnages ?
Dans le groupe d’étudiants vivant au dortoir universitaire, Song Ping, par exemple, appartient à la génération de la Révolution Culturelle. Zhou Wei, lui, se croit très occidentalisé, mais il ne comprend pas forcément tout ce que signifient les idées et les idéologies occidentales. Il saisit l’Occident à la manière chinoise. Pendant les années 80, suite à l’ouverture de la Chine au monde, beaucoup d’idées venues de l’Ouest étaient mal interprétées. Dong Dong est une jeune fille de dix-sept ans. Elle est vierge des événements comme une page blanche. Elle s’intéresse à tout et va à la rencontre de tout le monde, comme une petite fille. Ruo Gu est aussi de la génération précédente. Et Li Ti se trouve entre deux générations. Yu Hong est à part, elle vit dans son propre monde. En fait, tous ces personnages je les ai connus…

Les deux personnages principaux sont-ils des héros romantiques ?
Dans la première partie du film, oui. Lorsqu’on suit le destin de Yu Hong et Zhou Wei, on s’aperçoit que leur amour est hors de tout contrôle, qu’il dépasse les événements qu’il n’est pas maîtrisable. On ne peut rien exiger de l’amour. On ne peut pas lui demander d’apporter le bonheur, ni d’aboutir au mariage ou à une vie conjugale longue et heureuse.

Le romantisme des héros d'Une Jeunesse chinoise (Summer Palace) est-il particulier à cette période ?
Oui, c’était une époque romantique et en 1989 les jeunes possédaient effectivement une certaine idée du romantisme. C’était la première fois que la Chine s’ouvrait au monde extérieur, après une longue période de confinement. Les jeunes se sont imprégnés tout d’un coup de toutes sortes d’idées nouvelles. C’était le début de la période des réformes dans le pays, les étudiants avaient le sentiment d’être plus libres que leurs prédécesseurs et qu’ils pouvaient tout faire. Aujourd’hui on sait que ce n’était qu’une illusion.

Dans le film la jeunesse semble livrée à elle-même, les autres générations sont assez absentes, comme s’il y avait une rupture entre les autres et eux…
Je n’ai pas spécialement voulu mettre l’accent sur cet aspect de la jeunesse, mais ils étaient réellement très indépendants. Ce sont les réformes libérales mises en place alors en Chine qui les ont transformés. Puis, ils ont dû s’adapter à certaines bouleversements. Mais après avoir goûté à la liberté, ils ne pouvaient plus revenir en arrière. C’est leur problème, comme celui de la Chine. Une fois qu’on a commencé la marche vers la liberté, on ne peut plus retourner dans le passé. Par exemple, après son départ de la ville de Tumen, Yu Hong n’y retournera plus jamais.

C’est pour cette raison également que Zhou Wei va quitter la Chine ?
(Rires) Oui, c’est ça.

Pourquoi part-il pour Berlin ?
Berlin ressemble à la Chine, en particulier à Pékin, au niveau de l’organisation de société. Et puis Berlin est un endroit qui m’est important sur un plan personnel, c’est la ville où j’ai rencontré ma femme.

Vous voyez un parallèle entre la chute du mur de Berlin et l’ouverture de la Chine ?
J’ai le sentiment qu’il y a deux dates dans l’histoire où le monde entier semble travailler en parfait accord pour réaliser certaines choses, où il vit au pouls d’événements chaotiques qui se manifestent partout en même temps comme par hasard : 1968 et 1989.

Le fait que ce soient les jeunes qui fassent changer le monde est-il important ?
Ils ont joué un rôle crucial. En 1989, après les événements de Tiananmen, je me suis rendu compte de la réalité des faits en Chine. Puis, j’ai appris ce qui s’était déroulé à Moscou, en République tchèque et à Berlin aussi. Le mouvement pour la liberté gagnait du terrain. L’interprétation de notre propre action changeait aussi au fur et à mesure. On s’est rendu compte que ce n’était pas une simple affaire qu’on pouvait solder en cassant des bouteilles de bière et en crachant des injures. D’ailleurs, cette scène je l’ai filmée.

Vous voulez dire que ce moment dans le film où un étudiant débarque après la répression et tombe dans les bras de Zhou Wei en pleurant, vous l’avez réellement vécue ?
Effectivement, dans ces circonstances, on ne pouvait que hurler et casser des bouteilles, mais pas plus. On était impuissants. J’ai vécu une expérience similaire à celle-là.

Dans le film, on voit partir les étudiants pour leur service militaire tout de suite après les événements de Tiananmen. Était-ce un moyen facile de rétablir l’ordre ?
En réalité, l’objectif de cette formation militaire était d’établir un rapport plus intime entre les étudiants et les militaires, d’encourager leur compréhension mutuelle parce que pendant les événements du 4 juin, ils étaient les deux adversaires principaux Ils ont appris à s’estimer. Les étudiants ont fini par trouver les militaires sympathiques. Ils ont témoigné beaucoup de respect mutuel. Ça s’est passé comme ça dans la réalité. Mais, je suis d’accord, c’était aussi pour rétablir l’ordre.

Après les événement de juin 1989, il y a un changement de ton dans le film pour marquer franchement une rupture. Dans votre façon de filmer l’histoire, y a-t-il un avant les événements et un après les événements ?
J’y ai été contraint. Il était impossible d’éviter cette rupture uniquement pour garder l’unité de l’histoire du film. Un des défis de la narration du film, c’est que le point culminant de l’histoire se trouve en fait au milieu du film, non pas à la fin. Mais il n’était pas possible que l’histoire s’arrête là. Il fallait que ce moment soit au milieu du film.

En suivant la vie de Yu Hong, le développement de sa vie à la fois sentimentale et professionnelle, avez-vous voulu montrer aussi l’évolution de la vie dans toutes les grandes villes de Chine ?
Peut-être, mais le plus important pour moi était de montrer l’évolution du personnage de Yu Hong. Si elle était morte pendant les événements, cela aurait été plus simple. Mais la plupart des étudiants n’avaient pas été tués, donc l’histoire devait continuer. C’est une problématique à laquelle j’ai beaucoup réfléchi. Dans le film, on n’a montré aucune mort pendant les événements. La mort est venue après. C’est ce que j’ai voulu faire comprendre.

C’est la fin de l’espoir ?
C’est possible. La mort n’est causée par aucun événement. Ce que j’ai voulu dire est que ce sont les sentiments personnels qui sont plus compliqués. Les chaos extérieurs se résolvent plus facilement. Les tourments émotionnels sont difficiles à résoudre parce qu’il faut du temps.

Est-ce que ça veut dire que les personnages se sont retrouvés encore trop tôt ?
Oui, je suis d’accord avec vous. (Rires) Il aurait fallu faire un film qui dure plus de trois heures et demie !

Votre cinéma est essentiellement urbain, à la différence de celui des cinéastes de la cinquième génération. Est-il essentiel de vous servir des villes pour parler de la Chine d’aujourd’hui ?
Je n’ai pas eu beaucoup d’expérience de vie à la campagne. Les cinéastes de la cinquième génération ont presque tous eu cette expérience à cause de la Révolution Culturelle.

Les acteurs principaux, et en particulier l’actrice principale, savaient-ils qu’il y aurait autant de scènes de sexe ?
Je leur ai dit dès le premier entretien. J’avais besoin qu’ils soient tous d’accord.

Il y a encore moins de quinze ans, même un baiser à l’écran posait problème. Est-ce que ce tabou-là est complètement dépassé dans votre pays aujourd’hui?
A mon avis, ça relève de la nature de ce métier de ne pas copier ce qui se faisait il y a quinze ans. (Rires)

Est-ce qu’il est plus facile de raconter une histoire contemporaine de la Chine ?
C’est plus compliqué parce que la réalité est trop proche. Il y a beaucoup de problèmes à résoudre et ça demande beaucoup de temps. Mais Une jeunesse chinoise ne reflète pas vraiment la Chine d’aujourd’hui, plutôt la Chine d’il y a dix ans.

Qu’est-ce que vous pensez du cinéma chinois d’aujourd’hui ? Et comment voyez-vous son évolution ?
À mon avis, dans l’état actuel, on a encore beaucoup de problèmes. Premièrement, le cinéma chinois n’est toujours pas libre. Il n’est pas libre en terme de création, de gestion, ou de réglementation. Si l’on ne peut pas exprimer librement ses opinions, on ne pourra pas juger correctement la valeur des propos des autres. Il faut d’abord pouvoir exprimer ce qu’on pense vraiment avant de pouvoir juger de la forme ou de la justesse d’une expression.

entretien réalisé le 5 mai 2006 à Paris