Va et vient

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réalisation João César Monteiro • scénario & dialogues João César Monteiro  • image Mário Barroso • son Jean-Claude Laureux • montage Renata Sancho etJoão Nicolau • décors José Manuel Castanheira • costumes Isabel Branco, Lucha D’Orey • produit par Paulo Branco • coproduction Madragoa Filmes, Gemini Films, RTP – Radiotelevisão Portuguesa, ARTE France cinéma • avec la participation de ICAM – Instituto do Cinéma, Audiovisual e Multimédia et du CNC
 

Joao César Monteiro

Né à Figueira da Foz (Portugal) le 2 février 1939.
En 1963, grâce à une bourse de la Fondation Gulbenkian, il part en Grande-Bretagne étudier à la London School of Film Technique.
Il travaillé comme assistant réalisateur, écrivain et scénariste.
Il est mort le 3 février 2003.

filmographie

1968  SOPHIA DE MELLO BREYNER ANDRESEN [c.m]
1970 CELUI QUI ATTEND DES SOULIERS DE DÉFUNT MEURT PIEDS NUS [c.m]
1972 FRAGMENTS D’UN FILM-AUMÔNE
1975 QUE FERAI-JE AVEC CETTE ÉPÉE ?
1977 CHEMINS DE TRAVERSE [VEREDAS]
1978 CONTES TRADITIONNELS PORTUGAIS
O AMOR DAS TRÉS ROMÁS [c.m]
O DOIS SOLDADOS [c.m]
O RICO E O POBRE [c.m]
1981 SILVESTRE
1986 À FLEUR DE MER [À FLOR DO MAR]
1989  SOUVENIRS DE LA MAISON JAUNE
1992 LE DERNIER PLONGEON
1995 LA COMÉDIE DE DIEU
 BESTIAIRE OU LE CORTÈGE D’ORPHÉE
[c.m]
LETTERA AMOROSA [c.m]
PROMENADE AVEC JOHNNY GUITAR [c.m]
1997 LE BASSIN DE J.W.
1998 LES NOCES DE DIEU
2000 BLANCHE-NEIGE
2003 VA ET VIENT
Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

Sélection Officielle, Hors compétition – Festival de Cannes 2003

Va et vient

Joao César Monteiro
Distribution :: 
Date de sortie :: 
18/06/2003
Portugal/ France – 2003 – 2h59 – 35 mm – 1,66 – couleur – dolby SRD

À Lisbonne, João Vuvu, veuf solitaire, est à la recherche d’une employée de maison.
Dans sa vaste demeure, il reçoit successivement de nombreuses candidates, avec lesquelles il se prête à des jeux étranges. Peu voire pas du tout sociable, João Vuvu fait tous les jours une promenade en bus… D’incidents de parcours en sombres évènements, le destin d’un hors-la-loi : João Vuvu.

Va et Vient. Une fois pour toutes, Dieu est mort. Nous ne sommes ni Nietzsche, ni Foucault pour oser nous avancer de la sorte en terre sacrilège, mais les spectateurs bénis d’une agonie joyeuse et d’une résurrection en majesté : le Va et Vient de João César Monteiro, ou vie et trépas de son personnage et alter ego, Jean de Dieu. Evidemment, coiffé d’un tel sobriquet, on prend sur le déroulement de la vie des libertés que les autres n’ont pas. Monteiro de son vivant s’est effectivement comporté comme un Dieu qui jouerait les princes sur terre : façon fantomale de se déplacer parmi les vivants, manières d’invisible, appétit infini des femmes, liberté de misanthrope, élégance de l’équilibriste, et mains de momie. João César Monteiro est mort un matin de février dernier. L’après-midi même de sa disparition, Va et Vient était programmé pour une première projection dans un auditorium parisien. Le film prenait le relais, et désignait sa place : depuis l’au-delà.
Squelettique. Va et Vient, Monteiro ne l’a pas pensé comme son dernier film, bien qu’il savait qu’il ne lui survivrait pas. Et moins encore comme le film dernier. Va et Vient était programmé à devenir le premier film post mortem. Prenant à la lettre la phrase de l’Evangile « L’image viendra au temps de la résurrection. » Rappelons aux distraits que le plus squelettique des cinéastes s’était offert il y a deux ans une adaptation de Blanche-Neige de Robert Walser uniquement composée d’un écran noir. Aujourd’hui, ce catafalque éclaire Va et Vient de toute sa divine ironie.
L’écran noir de Blanche-Neige se moquait éperdument, comme se moquent les fous, de la mort rôdant. Il faisait l’expérience de la mort. Pour mieux en revenir, pour mieux s’y préparer, comme on dit « pour voir ». Il cédait à la mort un peu de la place. Comme Monteiro, tout au long de Va et Vient, cède aux vieilles dames la place qu’il occupe dans le bus emprunté pour traverser Lisbonne de part en part. Ces trajets qui scandent le film en sont la plus brillante idée : ils flottent, et nous avec. La mort et les vivants, embarqués sur le même rafiot.
Rabelaisien. On disait Monteiro grand baiseur devant l’éternel. Et c’est de fait un beau titre enjoué que celui qui décrit un mouvement de bassin qui ne caresse pas seulement une enveloppe charnelle, fut-elle adorable mais la Mort en personne. Ce que contient Va et Vient en son vase : la petite mort, cette jouissance maintes fois répétée, savourée, ritualisée. La petite mort rejoignant la grande, par à-coups. La regardant en face. La bravant. Le premier film after-death s’impose comme le plus irrévérencieux qui soit, le plus vivant, le plus vert. Monteiro y plante même un godemiché dans le cul du plan (sur fond de drapeau américain !). Sa façon rabelaisienne d’enculer la mort.
Va et vient, quand notre œil ne fait que cela, traverse toute la surface du plan pour atteindre Monteiro tapi dans l’ombre, là où la lumière ne peut plus le blesser, vampire caché derrière ses lunettes noires d’aveugle : déjà mort. Un fantôme nous contemple. Un film nous regarde du fond de son iris. Ce film aurait pu s’appeler Histoire de l’œil, parce que, chez lui comme chez Georges Bataille, on y apprend à déguster le blasphème. Mais comme en plus, en sortant à moitié catatonique, on se surprend à pleurer, on se met à le regarder pour ce qu’il est : un divin mélodrame, trajet sirkien en même temps que damné, celui des choses essentielles. Parler d’amour, marcher, baiser, crever : le temps d’aimer et le temps de mourir.
Philippe Azoury. Libération, lundi 19 mai 2003.

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Joao César MONTEIRO

Auteur d’une des œuvres les plus singulières et éblouissantes de la seconde moitié du XXe siècle, néanmoins demeurée méconnue du plus grand nombre, le cinéaste portugais João César Monteiro sera mort après avoir dessiné dans la constellation du cinéma moderne le parcours d’une étoile filante. Sa disparition consomme un divorce rarement vécu avec une telle cruauté dans l’histoire du cinéma entre le génie d’un artiste et sa rétribution. Le paradoxe est d’autant plus amer que tout porte à croire que Monteiro s’est éteint au moment où son immense talent, inconditionnellement soutenu par le producteur Paolo Branco, était en voie d’être reconnu. L’histoire corrigera, aujourd’hui ou demain, cette cinglante injustice en portant Monteiro à la place qui lui convient, laquelle atteint, par de tout autres voies, la même hauteur que son illustre compatriote Manoel de Oliveira.
En attendant, l’éternel conspirateur aux airs de fantôme aura bien raison de ricaner dans sa tombe, et de venir nuitamment chatouiller les pieds de ceux qui ignorent ce que le cinéma, avec lui, vient de perdre. Ni plus ni moins qu’un auteur qui a su relever comme aucun autre le gant du comique cinématographique face au défi moderne de l’inhumanité et du désenchantement, attestant pour ce faire d’une inventivité, d’une poésie et d’une grâce jamais atteintes depuis la disparition de Jacques Tati.
Né le 2 février 1939 à Figueira da Foz, João César Monteiro se forme au cinéma par l’assistanat au Portugal, avant de suivre, en 1963, les cours de la London School of Film Technique. Deux ans plus tard, la découverte du film fondateur du nouveau cinéma portugais – le très beau Vertes années, de Paulo Rocha – ainsi que les œuvres de la nouvelle vague, qu’un séjour parisien lui fera éperdument admirer, constituent la bannière esthétique, âpre et solitaire sous laquelle João César Monteiro va désormais se ranger. Ses premiers longs métrages (Chemins de traverse, 1977, Silvestre, 1981, A fleur de mer, 1986) forment, entre le baroque ironique d’un roman de chevalerie médiéval et le panthéisme folâtre d’un drame contemporain, un minutieux prologue à ses principales obsessions, depuis la relation entre les sexes jusqu’aux résurgences fascistes de la société de consommation, en passant par le bric-à-brac mystique et le culte cinéphilique.

Tête de mort et sexe en feu Mais le coup de génie, à partir duquel son œuvre démiurgique va se déployer à la manière d’un monde autonome concurrençant dangereusement celui qu’on pensait (à tort) être le vrai, survient avec Souvenirs de la maison jaune (1989). C’est dans ce film que João César Monteiro invente et interprète le personnage de Jean de Dieu, qui va désormais hanter, peu ou prou, toute la production ultérieure du cinéaste, depuis la Comédie de Dieu (1995) jusqu’à son dernier film Va et vient (2003), en passant par Le Bassin de J.W. (1997) et Les noces de Dieu (1999). Il faut, pour comprendre quelque chose à l’univers esthétique de Monteiro, s’intéresser de près à ce personnage, qui demeurera une des plus folles créatures cinématographiques jamais inventées.

Qui est donc Jean de Dieu ? Probablement un double de Monteiro accommodé, à la sauce diable et pince-sans-rire, en monstre cinématographique. C’est, en effet, essentiellement sous les auspices du blasphème, de la luxure et de l’insanité mentale que l’étrange créature paie ses dettes tant à la religion (saint Jean de Dieu, après s’être fait hospitaliser à force de contritions, fut au XVIe siècle le fondateur de l’ordre des frères hospitaliers) qu’au cinéma (où il est un prolixe avatar du lunatique Harry Langdon et du vampire Nosferatu tel que Max Schrek l’incarna chez Murnau).
Plus prosaïquement, Jean de Dieu, tel qu’il apparaît sous les faméliques oripeaux de João César Monteiro, est un vieux monsieur exquis et cultivé qui tient un peu du volatile et passe son temps à collectionner les poils pubiens de ses virginales conquêtes, à construire des théories métaphysiques sur la consommation des glaces, à fomenter des complots révolutionnaires contre l’Etat et à fréquenter assidûment, entre ces diverses frasques, l’asile psychiatrique où la bonne société aimerait le fixer à demeure. Mais Jean de Dieu s’en échappe régulièrement et revient toujours nous hanter, nous brûler à la manière d’un mort-vivant échappé des flammes de l’enfer.
D’une certaine façon, le cinéma de Monteiro constitue la plus convaincante réponse à la question de savoir comment une figure comique pouvait encore s’inventer au cinéma après la double faillite des camps et des utopies progressistes. Tête de mort et sexe en feu, Jean de Dieu en est l’incarnation exemplaire, corps hâve autour duquel le cinéma célèbre, comme un rituel renouvelé, les noces archaïques de la folie et de la beauté, du trépas et de la renaissance. Ce corps, puisqu’aussi bien c’était celui, de plus en plus exténué par la lutte, de Monteiro lui-même, nous regardera désormais depuis la hantise originelle de son insurrection : le néant.
Jacques Mandelbaum, Le Monde, 4 fevrier 2003.