Z32

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réalisation Avi MOGRABI / scénario Avi MOGRABI, Noam ENBAR / Image Philippe BELLAÏCHE / musique Noam ENBAR / montage image Avi MOGRABI / montage son et mixage Dominique VIEILLARD / effets spéciaux Avi MUSSEL / production manager Françoise BURAUX / une coproduction. Avi MOGRABI, LES FILMS D'ICI / Serge LALOU / en coproduction avec LE FRESNOY- Studio national des arts contemporains / avec la participation du CNC, CHANNEL 8 – NOGA COMMUNICATION, CINEMA PROJECT - RABINOVICH FOUNDATION
 

Avi Mograbi

1989 Deportation [12’]
1994 The reconstruction [l’affaire criminelle danny katz]  [50’], vidéo, [doc]
1997 Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon  [61’], vidéo, docufiction
1999 Relief [5’] [installation vidéo]
Happy Birthday Mr. Mograbi [77’] [16 mm], docufiction
2000 At the back  [32’], installation vidéo
Will you please stop bothering me and my family [7’], installation vidéo
2002 Wait, it’s the soldiers, I have to hang up now  [13’], vidéo
Août, avant l'explosion [72’]
2004 Detail [8’] vidéo, [doc]
Detail 2&3 [8’] vidéo, [doc]
Detail 4 [8’] vidéo, [doc]
2005 Pour un seul de mes deux yeux
2006 Mrs Goldstein (9 minutes, vidéo, fiction)
2008
Z32
2013 Dans un jardin je suis entré
2016 Entre les frontières

 

Z32

Avi Mograbi
Distribution :: 
Date de sortie :: 
18/02/2009
2008 • 81min • 35mm • 1.85 • Couleur • Stereo DTS
Une tragédie musicale documentaire
Un ex-soldat israélien a participé à une mission de représailles dans laquelle deux policiers palestiniens ont été tués. Il cherche à obtenir le pardon pour ce qu'il a fait. Sa petite amie ne pense pas que ce soit si simple, elle soulève des questions qu’il n'est pas encore capable d'affronter. Le soldat témoigne volontairement devant la caméra tant que son identité n'est pas dévoilée. Le cinéaste, tout en cherchant la solution adéquate pour préserver l'identité du soldat, interroge sa propre conduite politique et artistique.
ENTRETIEN AVI MOGRABI

Quel est le point de départ de Z32 ?
Depuis 2004, je travaille bénévolement pour Shovrim Shtika (“Briser le silence”), un groupe d'anciens soldats. Pour eux, j'écoute des témoignages de soldats qui ont servi dans les territoires occupés et je les derusche. Dans ce cadre, j'ai entendu des dizaines de témoignages et l'un était celui de Z32 (Z32 est le nom de code du soldat dans les archives). C'était un témoignage très fort, et j'ai tout de suite pensé qu'il fallait en faire un film, pas nécessairement moi, puisque mes films ne reposent jamais sur des interviews. A l'époque où j'ai commencé à travailler pour Shovrim Shtika, je finissais Pour un seul de mes deux yeux, et à la fin du film, il y a un clash entre moi et des soldats, à un barrage près du mur de séparation. A la même époque, mon fils a décidé de ne pas faire son service militaire. Sachant que sa décision était intimement liée à cette scène, parce qu'il ne voulait pas devenir ce soldat israélien qui refuse de laisser le passage à des enfants palestiniens revenant de l'école, j'ai décidé de faire Z32.

Quel était l'intérêt spécifique du témoignage de Z32 ? Est-ce parce qu'il avait commis un meurtre ?
Pas vraiment, vous savez, c'est un soldat, et les soldats tuent. L'intérêt spécifique de Z32 est qu'il a tué quelqu'un pendant une opération de représailles : une unité d'élite, envoyée dans une mission lors de laquelle, de sang froid, intentionnellement ils avaient décidé de tuer des innocents… Ce sont des choses qui évoquent les agissements de la Mafia ou d'organisations terroristes plutôt qu'un Etat de droit. D'autre part, ce que dit Z32 sur la façon dont il a pris du plaisir a perpétrer cet acte m'a aussi frappé. Normalement, quand les gens se confessent, ils ne disent jamais qu'ils ont pris du plaisir à leur crime. C'est une drôle de façon d'exprimer le remords, et cela aussi m'a interpellé. Et, bien sûr, l'idée qu'il cherche le pardon a soulevé des questions : dans des situations de conflit, quand beaucoup de sang a été versé, comment trouver ensuite une forme de rédemption dans la communauté ?

Comment avez-vous procédé ?
Les gens de Shovrim Shtika m'ont donné son numéro de téléphone, je l'ai rencontré. Il se trouve qu'il connaissait mes films, ce qui a facilité les choses. Il a tout de suite accepté de participer. Comme il est atteint d'un syndrome post-traumatique, il ne cesse de raconter cette histoire, à qui veut bien l'écouter, à des journalistes, sans jamais bien sûr exposer son identité. Avec moi non plus, il ne voulait pas exposer son identité. Donc j'ai commencé à penser aux exigences techniques que cela impliquait. J'ai vu beaucoup de films avec des gens dont le visage est dissimulé avec des masques, des keffiehs, des pixels - ce qui peut fonctionner sur une durée courte - mais est impossible à tenir dans le cadre d'un long métrage. Par ailleurs, il  fallait que je puisse voir l'expression de son visage, je voulais voir ses yeux. Enfin, je voulais être sûr que le public voit que c'est un être humain, pas un « natural born killer » ni un monstre : il fallait que chaque spectateur comprenne que ce gamin pourrait être son fils. En aucun cas, je ne voulais que le masque détourne l'attention de son discours et le pointe comme criminel.

A quel genre d'animation avez-vous eu recours ?
Nous avons créé des masques en 3D. Pour le garçon, nous avons scanné le visage de l'un des amis de mon fils, et pour sa petite amie, celui de l'une de mes amies. Puis le responsable des effets spéciaux en a fait un masque en 3D qui peut s'adapter à leurs visages. Dit comme ça, ça a l'air simple, mais techniquement, c'est très compliqué !

Parlons des images que vos protagonistes ont tournées eux-mêmes...
Nous avons tourné quelques fois à Tel Aviv, mais Z32 n'était pas très satisfait de ces scènes, donc je lui ai donné une caméra et il a commencé à se  filmer chez lui, sans moi mais avec sa petite amie, que je ne connaissais pas à l'époque . Puis ils sont partis en Inde. J'avais vu ce qu'il avait filmé à Tel Aviv, je lui ai loué une caméra à Delhi et il a commencé à se filmer. L'idée que sa petite amie participe au film est son idée, elle est la personne la plus proche de lui, et il était très important pour lui d'obtenir son pardon.

Quand et pourquoi avez vous décidé de le ramener sur la scène du crime ?
D'abord, je dois dire que c'est un film complètement différent de tout ce que j'ai fait jusqu'ici. Jusqu'à présent, mon travail de cinéaste a toujours consisté à filmer sans la collaboration de mon sujet : j'observe, je regarde, mais je ne cherche jamais à coopérer avec mes personnages. Là, j'avais besoin de son accord, et il y avait un contrat tacite entre nous : il s'engageait à participer au film, et moi, à ne jamais révéler son identité. Dans mes films, ce n'est jamais moi qui initie une situation, je n'emmène jamais mes personnages dans un lieu précis. Z32 est donc une exception. Quand on évoque des souvenirs, ce ne sont que des mots, à partir desquels le spectateur reconstruit une image imaginaire. Ici, aller sur les lieux de l'action, là où ces Palestiniens ont été tués, permet de donner à l'événement une tout autre dimension.

D'ordinaire, dans vos films, votre présence sert de ligne narrative. Dans Z32, elle relève plutôt du commentaire...
Quand on commence à faire un film, on a quelques idées très vagues, puis on commence à travailler, des choses surviennent et il faut les intégrer au film. Par exemple, ce garçon qui me dit : « Je ne veux pas que l'on voit mon visage ». Dans le genre documentaire, on ne sait jamais à l'avance ce qui va survenir, et ces dilemmes ne sont pas seulement techniques, mais aussi d'ordre moral et artistique. De ce point de vue, Z32 n'est pas si différent de Comment j'ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon. Quand j'ai décidé de filmer Ariel Sharon, je voulais le peindre sous les traits d'un monstre, puis j'ai compris qu'on n'allait pas voir dans le film un monstre, mais un homme très chaleureux, et soudain il a fallu tout repenser ! Ma présence relève de raisons différentes dans ce film. D'une part à cause de l'apparition de cette jeune femme, que je n'ai jamais rencontrée avant le montage. Sachant qu'elle incarne mes pensées et mes idées, cela m'a donné l'idée d'apparaître dans ce film sur un autre registre, celui du chœur antique ou de la distanciation brechtienne. Du coup, si l'on retirait les plans où j'apparais, Z32 serait un film très différent mais l'histoire, elle, serait toujours là. Dans ce film, elle ne dépend pas de moi.

Pourquoi chanter ?
Ce qu'expriment mes chansons est une sorte de désespoir, le désespoir qu'induit la réalité israélienne, la frustration, aussi, et l'impuissance de ne pas pouvoir changer cette réalité. Le commentaire n'est pas une chose ordinaire dans le genre documentaire. Cela dit, je n'ai rien inventé, cela vient du théâtre : le commentateur posté dans un recoin du décor, qui exprime ses doutes et ses réserves, ses questions existentielles. Les masques aussi viennent du théâtre grec, ils permettent de tirer un visage singulier vers l'universel.

Il me semble que Z32 et Pour un seul de mes deux yeux sont deux films jumeaux. Tous deux relatent une histoire de la violence.
Bien sûr. Ils parlent de ce qu'être un soldat veut dire. Toutes les armées du monde pratiquent ce type de lavage de cerveau : entraîner une personne à agir sur commande. La plupart du temps, les soldats ne discutent pas, ils ne réfléchissent pas. On appuie sur le bouton et ils passent à l'action. La plupart des gens de 18 ans sont peu contrôlables mais l'armée les rend contrôlables. C'est un processus universel et il ne concerne pas seulement les armées d'Etat, mais les groupes de libération et toutes les organisations armées. Bien sûr, Z32 parle du Moyen Orient, mais vous pouvez aussi y voir les soldats américains en Irak, les Français en Algérie ou les Russes en Tchétchénie. Au début du film, je pensais traiter du conflit israélien, et ce n'est qu'au cours du tournage que j'ai compris que le sujet est beaucoup plus large. Dans Z32, je traite de dilemmes attachés à des questions universelles, et pas seulement à la situation politique d'Israël et du Moyen Orient. J'espère qu'en France, les gens qui ont été soldats en Algérie pourront se retrouver dans ce film.

Pensez-vous qu'en tant que citoyen israélien, vous avez une responsabilité morale, celle de documenter cette réalité ?
Je ne pourrais pas faire de films dans d'autres pays. Je connais la réalité israélienne, j'en suis partie prenante et sans mon engagement, il n'y aurait pas de film. Je ne pourrais pas faire de film sur un pays, une réalité dont je ne suis pas partie prenante.
Propos recueillis par Elisabeth Montariello