les Cinémas Studio face au projet d’ouverture de 10 nouvelles salles à Tours-Nord

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Portrait de salles

les Cinémas Studio face au projet d’ouverture de 10 nouvelles salles à Tours-Nord

Installés à Tours Centre depuis 1963, les cinémas Studio sont le plus important complexe indépendant, non subventionné, de France avec 7 salles classées art et essai. Nous avons appris un projet d’ouverture de 10 nouvelles salles à Tours-Nord. En dehors des Studio, à Tours, CGR compte déjà 8 salles au centre et 12 sur le Sud de la ville (soit un total de 4 198 sièges).
Aux Cinémas Studio, 19 salariés et plus de 50 bénévoles gèrent et animent  une association culturelle et de loisirs au service du public, ainsi qu’une revue mensuelle (26 000 abonnés en 2011), une bibliothèque et une cafétéria. Plus de 200 correspondants diffusent les programmes sur leur lieu de travail. Son objectif principal est de rendre accessible au plus large public possible un cinéma de qualité. Les Studio  se démarquent par une pratique active et constante de diffusion et d’actions culturelles avec
- la programmation d’environ 350 films par an (en version originale sous-titrée pour les films en langue étrangère) reflétant toute la diversité culturelle du cinéma européen et mondial,
- l’organisation de très nombreuses rencontres avec des cinéastes, de débats en partenariat avec d’autres structures culturelles de la ville,
- une politique de prix abordables.

1 - Situation commerciale des Cinémas Studio sur l’agglomération tourangelle
L’ouverture d’un nouveau complexe entraîne couramment une chute de 20% de la fréquentation des autres salles. Une telle chute ferait automatiquement passer les cinémas Studio en-dessous de leur seuil d’équilibre financier, calculé à 350 000 entrées, mettant ainsi en cause leur survie à relativement court terme. Au cours de l’année 2011, 25 films, soit 5.5 % des 455 films programmés, Art et Essai « large public » (Black Swan, La Guerre est déclarée, Polisse, The Artist…)  ont représenté 35 % des entrées réalisées aux Studio, et 38 % de nos recettes. On voit donc aisément que ces films permettent aux Cinémas Studio d’atteindre l’équilibre financier nécessaire pour pouvoir défendre d’autres films, moins connus, plus fragiles et provenant d‘horizons plus divers, ce qui n’est pas la préoccupation des multiplexes.
Or, des exemples nombreux montrent clairement que les distributeurs cinématographiques font de manière systématique le choix des gros circuits d’exploitation lorsque ceux-ci se trouvent en concurrence avec des indépendants. Cette situation signifie que plus un exploitant dispose de salles et plus il a un accès facile à l’ensemble des films qu’il souhaite projeter. Ce qui implique le renforcement automatique d’une position dominante pouvant aboutir à des situations locales de concentration.

Le corollaire de cette observation est que, plus l’accès aux films est difficile pour un exploitant indépendant, plus ses entrées en pâtiront. Les chiffres exposés au premier paragraphe disent clairement ce que représenterait pour nous l’impossibilité d’accéder en sortie nationale à ces films porteurs de qualité.

L’ouverture d’un nouveau complexe à Tours Nord, pouvant aller jusqu’à 10 écrans, surchargerait un marché déjà bien rempli à Tours. Si CGR prenait en charge la programmation de 30 écrans sur les 37 que compterait alors l’agglomération, soit une proportion de 81%, cela constituerait  une position très fortement dominante qui tournerait au monopole. Cette situation s’est déjà présentée ailleurs, à La Rochelle par exemple.

A titre indicatif : les Studio ont enregistré, en 2011, 376 000 entrées en billetterie CNC mais aussi près de 24 000 entrées en billetterie « hors-CNC », c’est-à-dire en billetterie « non-commerciale ». On voit bien que les Studio n’ont rien d’élitiste et qu’ils accomplissent, conformément à leurs principes d’orientation, une véritable mission de diffusion d’un cinéma populaire, mission sur laquelle nous reviendrons plus loin. Faut-il ajouter qu’avec un prix d’entrée moyen de 4.70 €, l’expression « cinéma populaire » a au Studio un sens très concret aux yeux du public ?


2 - Le travail culturel des Studio
Les Studio en dessous de leur seuil de viabilité verraient immédiatement mis en danger l’existence de leurs manifestations. Avec leurs 376 000 entrées, voilà le travail culturel que mettent en œuvre les Studio au-delà de leur programmation hebdomadaire :
- Diffusion de toutes les cinématographies peu connues (qu’il s’agisse de jeunes auteurs, d’auteurs peu connus, de pays ne produisant que peu de films, films de recherche, cinéma d’art et essai un peu «difficile ».)

- Partenariat avec Centre Images pour la diffusion de films soutenus par la Région Centre.
- Le festival de cinéma asiatique (le troisième festival de ce type en France en ordre d’importance et de notoriété)
- Le festival Désir… désirs (le plus ancien festival en France traitant des questions de genres).
- Les débats hebdomadaires du CNP (Cinéma National Populaire) en partenariat avec le réseau associatif local et national.
- Les partenariats avec la Cinémathèque de Tours.
- La Nuit des Studio, manifestation annuelle attendue par tous les cinéphiles et de plus en plus fréquentée par les jeunes.
- Les animations de la bibliothèque, en réseau avec les bibliothèques de la ville de Tours et les médiathèques de l’agglomération.
- Les après midi « jeune public », chaque mercredi, avec leur programmation spécifique et leurs ateliers d’éducation à l’image.
-  Les matinées « ciné p’tit dèj » avec leurs animations et qui rencontrent un succès grandissant.
- Coordination départementale du dispositif Ecole et Cinéma.
- Les journées « courts d’école », qui présentent en salle des films réalisés en milieu scolaire.
- Les soirées courts métrages (Libres Courts) organisées en partenariat avec Centre Image.
- Le mois du documentaire.
- Les soirées à thèmes comme par exemple celles organisée par la « Vague Jeune » ou « la Nuit de genre ».
- Les animations culturelles en partenariat avec les autres structures culturelles soutenues par la ville de Tours et le département : Festival Jazz en Touraine, Festival A Tours de bulle, journées du patrimoine, le festival Mauvais genre, Aucard de Tours, Le CCNT, la Compagnie OFF…
- Les soirées associées aux journées mondiales (de la femme, contre l’homophobie…)
- Les partenariats avec le CHRU

3 - Le travail social des Studio
Fidèles à leur vocation d’implication dans la vie sociale, les Studio sont également actifs dans ce domaine sous différentes formes :
- Les Studio accueillent en leurs murs l’association AIR, restaurant qui s’occupe   de réinsertion de personnes ayant souffert de troubles psychiatriques (avec un taux de succès de 80%). Ce restaurant servant uniquement la clientèle des Studio verrait son existence directement menacée par la disparition de nos salles de cinéma. (Cf. Courrier de Charles Dissez en page …)
- Travail avec l’association Cultures du Cœur (plus de 1 500 places offertes par les Studio chaque année à des personnes défavorisées).
- 10 séances par an pour les Restos du Cœur, qui permettent d’accueillir un public qui n’a pas d’accès à la culture.
- Les séances avec les centres sociaux de l’agglomération.
- Les séances réservées pour les centres aérés pendant les périodes de vacances scolaires.

Une partie très importante des services mentionnés ci-dessus n’ont pas de retombées financières directes. A ce titre on pourrait également citer la présence d’une bibliothèque riche d’un fonds documentaire unique en Région Centre et qui, bien évidemment, n’a pas vocation à générer des revenus même si elle implique la présence d’un salarié, et partant, des dépenses supplémentaires.
Cependant, les Studio assurent la charge des postes salariés liés à des animations non commerciales, (bibliothèque, éducation à l’image).

En comparaison avec un cinéma du circuit commercial, les Studio emploient 19 salariés en CDI avec 376 000 entrées annuelles (au prix moyen de 4,70 €), ce qui signifie que notre rapport nombre de salariés sur nombre d’entrées est nettement plus élevé que pour n’importe quel autre complexe.

4 – En conclusion
On se rend compte, à l’énoncé de cette (longue) liste, à quel point les cinémas Studio contribuent au rayonnement et à l’image culturelle de la ville de Tours, et l’on comprend que leur disparition et celle des manifestations et activités dont ils sont porteurs, seraient un appauvrissement culturel sans précédent sur la ville, mais contribuerait également à l’uniformisation générale de la culture, par la standardisation résultant de l’influence des pouvoirs financiers sur le cinéma.

EDITORIAL" LES CARNETS DES STUDIO" 
A Tours comme ailleurs, l'Art et Essai menacé...

L'implantation annoncée d'un nouveau mégaplexe à Tours Nord illustre parfaitement la nouvelle tendance à l'écrasement de tout ce qui manifeste une velléité d'indépendance...

L'« exception culturelle française », par divers dispositifs législatifs, entend protéger le domaine culturel en lui permettant d’échapper partiellement à la toute-puissante loi du marché. Elle est notamment censée compenser l'énorme différence de «puissance de feu » entre groupes nationaux ou internationaux et opérateurs indépendants.  Des mécanismes de régulation existent, qui permettent de protéger certains des acteurs culturels les moins puissants, les moins bien dotés financièrement. Qui permettent, ou qui ont permis ?

Cette question peut en effet se poser dans le monde de l’exploitation cinématographique parce que rien ne semble plus protéger les exploitants indépendants de la fameuse « concurrence libre et non faussée » que peuvent leur livrer les très gros groupes nationaux ou internationaux.

Pour bien comprendre la menace que ces groupes font peser sur de plus petites salles telle que les Studio, il faut savoir trois choses.
- Les distributeurs de films sont rémunérés au pourcentage (environ 50%), ce qui revient à dire que plus la place est chère et plus le distributeur en tire de bénéfice, ce qui explique assez facilement que nombre d’entre les distributeurs soient parfois réticents à « placer » leurs films dans des salles comme les nôtres, même si, paradoxalement, ces choix de placement les amènent à se retrouver eux aussi encore plus tributaires des grands groupes d'exploitation comme Pathé, UGC ou CGR...

- Rien n’oblige les distributeurs à confier leurs films à telle ou telle salle. Les groupes d’exploitation peuvent très facilement faire valoir que « si vous mettez ce film chez notre concurrent local (qui dispose de 7 écrans) alors, nous ne le prendrons pas dans notre réseau (qui dispose de 500 écrans). Là aussi, on comprend que la logique commerciale guide rapidement le choix du distributeur ! Et, là aussi, on comprend que les victimes risquent de se trouver aussi bien chez les distributeurs que chez les exploitants indépendants !

- Enfin, il faut savoir qu’une salle comme les Studio équilibre ses comptes grâce à un petit nombre de films qui, bien que classés Art et Essai, « marchent » bien et compensent les entrées plus réduites des autres films proposés. Conséquence inévitable de cet état de fait : une pression accrue de la concurrence va mécaniquement amener les distributeurs à ne plus louer ces films aux salles indépendantes. Ce n’est pas de la paranoïa que de dire cela, l’accès à ces films porteurs est déjà une lutte permanente pour les Studio, et la présence d’une dizaine d’écrans supplémentaires sur l’agglomération va inévitablement accroître ce phénomène.

Les inquiétudes dont divers médias régionaux se sont déjà fait l’écho sont donc tout à fait fondées. Considérant que nous ne travaillons pas dans le même domaine, nous n’avons jamais voulu voir le groupe CGR comme un concurrent, l’implantation d’un mégaplexe à Tours Nord change hélas complètement la donne et ce, même si ce mégaplexe devait être géré par un groupe autre que CGR…
Les enjeux de ce conflit ne sont pas que commerciaux, ils sont éminemment culturels et politiques…

novembre 2012