UTOPIA - Du 5 au 11 février 2014 - Cinéma L’Ecran Saint-Denis

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UTOPIA - Du 5 au 11 février 2014 - Cinéma L’Ecran Saint-Denis

UTOPIA - 14èmes Journées cinématographiques dionysiennes
Depuis 14 ans, les Journées cinématographiques dionysiennes s’attachent à réfléchir sur notre condition humaine et sur la société contemporaine en abordant des thèmes sociaux et politiques à travers le prisme du cinéma. Du 5 au 11 février 2014, UTOPIA, revisite les utopies passées, présentes et à venir à travers une programmation de plus de 70 films - classiques, inédits, avant-premières - et décline les rêves de sociétés idéales sur grand écran, du Voyage dans la lune de Georges Méliès (1902) à The Lebanese Rocket Society de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige (2012), d’Aelita de Yakov Protozanov (1924) au Tombeau d'Alexandre de Chris Marker (1993), de La Dernière femme de Marco Ferreri (1976) à Domani, Domani de Daniele Luchetti (1988), de Sa Majesté des Mouches de Peter Brook (1963) à Mister Lonely d’Harmony Korine (2007), de Dionysos de Jean Rouch (1984) à A Spell to Ward Off the Darkness de Ben Rivers et Ben Russell (2013)... De nombreuses rencontres avec des cinéastes et des personnalités de tous horizons viendront enrichir cette semaine de réflexion et de convivialité. Lieu d'échange et de réflexion autour du cinéma d’auteur, le cinéma l’Écran défend tout au long de l’année une programmation exigeante, diverse et représentative de la richesse du cinéma mondial. Il organise régulièrement des rencontres avec des réalisateurs, et propose de nombreux    événements en partenariat avec d'autres structures culturelles des festivals et les associations dionysiennes. Intitulée FINS DE MONDES, l’édition 2013 a ouvert une réflexion qui se poursuivra cette année avec UTOPIA, délaissant les craintes suscitées par le devenir de l’humanité, l’idée de catastrophe, d’épuisement et de finitude pour explorer d’autres possibles…
Qu’est-ce que l’utopie ? Devenu au fil du temps synonyme de rêve impossible, ce mot forgé au XVIème siècle par l’humaniste anglais Thomas More pour désigner la société idéale décrite dans son oeuvre Utopia, signifie étymologiquement à la fois « nulle part » (u-topos) et « le lieu du bonheur » (eu-topos).  L’utopie n’est donc pas à chercher sur une carte, mais elle nécessite un support pour exister. Le livre, le théâtre, et bien évidemment, le cinéma, sont autant de médiums qui permettent d’imaginer de nouvelles utopies.


 

La 14e édition de nos Journées cinématographiques dionysiennes sera UTOPIA ou ne sera pas.

Réalités utopiques, utopies réalistes, utopies intimes,  utopies porteuses de révolte et de désir de changement ou invention d’un monde idéal et rêvé, nous souhaitons
vous faire découvrir du 5 au 11 février 2014 toutes les chimères et autres projets imaginaires visités et revisités par les cinéastes. Au cinéma, le film comme invention d’un monde, fictif ou pas, n’est-il pas la première des utopies ? ,Dans le langage courant, « utopique » veut dire ,impossible; une utopie est une chimère, une construction purement imaginaire dont la réalisation est, a priori, hors d’atteinte. Or, paradoxalement, les auteurs qui ont créé le mot, puis illustré le genre littéraire inventé par Thomas More en 1516, avaient plutôt pour ambition d’élargir le champ du possible, et d’abord de l’explorer.
En ces temps peu favorables aux projections dans l’avenir, c’est pourtant ce que nous souhaitons faire durant cette semaine. Nous allons donc voir et parler des possibles, en tous les cas des rêves et désirs des hommes, parce qu’imaginaire ou fictif ne veut pas dire impossible et parce que tout rêve n’est pas chimère, bien au contraire.
Invité d’honneur : Alejandro Jodorowsky. Qui mieux que lui peut incarner cet esprit utopique? Il a exploré et inventé dans de nombreux domaines artistiques: cinéma, BD, théâtre, il a créé l’« anti-mouvement » Panique en 1962 avec son comparse Fernando Arrabal, également invité de notre festival. Vous pourrez découvrir cinq de ses films.
Du cinéma poétique et engagé de Lionel Soukaz, indissociable de nombreux mouvements radicaux, politiques, intellectuels et artistiques de 1970 à nos jours, à l’avant première du très beau film de Vincent Dieutre, Roland blessé, voyage au coeur de l’intime et du politique, réenchantant le monde en nous donnant à voir des lucioles que l’on croyait disparues, en passant par le trop rare La Dernière Femme de Marco Ferreri ou les quatre énormes films de notre nuit dystopique, voilà de quoi questionner ensemble durant sept jours les utopies d’hier et d’aujourd’hui. « Il faut organiser le pessimisme », disait Walter Benjamin. Quoi de mieux que le cinéma et ses images pour commencer à s’y mettre. Nous ne renonçons pas à l’utopie, sous aucun prétexte, nous tentons au contraire, avec notre festival, de lui redonner sa signification première, celle d’un heureux effort de l’imagination pour explorer et représenter le possible.
BORIS SPIRE - directeur de l'Ecran

Programme complet / Janvier 2014 : www.dionysiennes.org
Page facebook : https://www.facebook.com/JourneesCinematographiquesDionysiennes


 

Cinéma, lieu d’utopie par René Schérer

Utopie? Il faut s’entendre. Parce que le mot ne peut ,être manié en toute innocence, voire sans danger. Motpiège, polyvoque, sujet à des glissements de sens, à des dérapages.
Entre L’Utopie ou la mort, lancé par Albert Jacquard en 1993 pour exiger des sociétés actuelles qu’elles dépassent le plat réalisme de la rentabilité, et la célébration unanime ou presque de la « fin des utopies » qui a accompagné l’écroulement de l’Union soviétique, il y a un abîme ; ouvert par la confusion entre l’État totalitaire, fonctionnant à la faveur des goulags, et les aspirations des sociétés nanties à une distribution équitable des richesses, à une autre orientation des désirs. Lorsque, peu avant 1968, Herbert Marcuse croyait pouvoir, en s’illusionnant gravement, annoncer la « fin des utopies », il pensait que bonheur et justice étaient en train, grâce ,aux amorces de révolutions en cours, de passer dans la réalité. Et de même, Marx et Engels déjà avaient cru pouvoir distinguer entre le « socialisme utopique » et le « socialisme scientifique », le premier n’étant que le rêve anticipé de l’autre.
Ce qui a fait la grandeur du cinéma soviétique du début, ,celui des années 20, fut sa capacité à créer les images fortes et dynamiques d’une vision, à « incarner » la Révolution,
le Peuple, la Terre, la Nature, indépendamment de toute ,idéologie. La même puissance utopique que chez Murnau (Nosferatu, 1922; Faust, 1926; L’Aurore, 1927) ou Sjöström
(Le Vent, 1928), à la même époque du cinéma naissant. On ,a pu le qualifier aussi d’épique; mais les deux se rencontrent. ,Ce n’est qu’avec l’idéologie envahissante que cette capacité à construire de telles visions s’est perdue. La Terre de Dovjenko (1930), Le Chemin de la vie de Nikolaï Ekk (1931), La Mère de Poudovkine (1926), Le Cuirassé Potemkine et Octobre d’Eisenstein (1925 et 1928) sont utopiques. Mais déjà plus La Ligne générale (1929) où s’amorce le dangereux chemin vers l’idéologie; avec Le Pré de Béjine (1937), il tourne à l’imposture. Ce n’est d’ailleurs pas qu’une question de date car ¡Que Viva Mexico !, de 1932, a su conserver sa dimension utopique dans le rapport de l’homme à la Terre et à ses dieux.
L’utopie ne s’inscrira ensuite qu’à l’envers de l’Empire soviétique, avec son délitement et sa chute. Et il faudra attendre 1989 avec Bouge pas, meurs, ressuscite puis Une vie indépendante (1992), de Vitaly Kanevsky, pour ne citer que lui, pour retrouver l’inspiration et l’élan utopiques. Aussi, quand on parle d’utopie, faut-il toujours demander: quelle utopie, visant quoi, dans quelles circonstances, s’appliquant à quel problème? Car c’est évidemment, ici comme partout, le problème qui importe, plus que le récit descriptif de quelque « bonheur » réalisé; ou, puisqu’il s’agit de cinéma, moins la représentation d’un tableau que le type d’images à réaliser, à « faire ».
Comment faire image, comment faire l’image? Là est la question.

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L’utopie, avec son préfixe tiré du ou négatif grec est, on le sait, ce qui n’est pas localisable: une société inventée, transportée dans un lieu imaginaire, un désert, ou une île, de préférence déserte. Elle n’a pas de lieu, mais occupe un espace; et même, c’est là peut-être sa première propriété, sa plus séduisante vertu : tracer librement les contours d’un pays, d’une ville, d’une demeure – fût-ce une grotte, une cabane ou un arbre. De l’île Utopia de Thomas More aux frondaisons du Baron perché d’Italo Calvino, en passant par les cabanes de Robinson Crusoé ou, mieux encore, les résidences appropriées à chaque saison du Robinson suisse de Johann David Wyss. 
Utopiques, jeux d’espace est le titre que Louis Marin ,a donné à un de ses livres. On comprend que, de tous les arts, ceux de l’espace – l’architecture, l’urbanisme – se soient passionnément voulus utopiques. Le travail sur l’espace transforme le « sans-lieu » en affirmation d’un lieu où pouvoir vivre, lieu de la vraie vie absente. L’utopie se fait à la fois expression des désirs auparavant confinés dans un espace restreint et champ ouvert à leur libre essor.
Expression et tout autant condition. En concrétisant les désirs rêvés, l’utopie crée les cadres indispensables à leur manifestation. Elle n’est plus le sans-lieu, mais l’autre
lieu. Si l’on joue librement sur le mot, on trouvera que le ou initial, « u », peut être lu également comme une déformation du eu grec, qui signifie « bon » et « bien ».
Mais surtout, n’allons pas penser qu’elle consiste à proposer, à décrire « le meilleur des mondes », dont on sait depuis Huxley, depuis 1984 d’Orwell, combien il peut se
révéler redoutable.
L’utopie s’adresse à autrui, à tous, elle ne peut pas s’enfermer dans l’imposition d’un bonheur par avance calculé, dans l’autoritarisme d’une cité, d’un État. Son espace n’est pas délimité par une clôture. Elle ne définit pas une société close, mais ouverte. Ou plutôt, elle est ouverture de notre espace restreint sur un espace autre, fût-il l’horizon d’un départ, d’un « sortir », ou, paradoxalement, celui d’une retraite, d’un ermitage.
Car il ne s’agit jamais d’un simple déplacement ou d’une transformation physique, matérielle. On change de vie en même temps que de lieu. « Hétérotopie », a écrit Foucault, mot moins ambigu qu’« utopie », qui, historiquement, a englobé aussi le pire, ses propres déformations et perversions, passant d’un âge d’or à un âge de fer, d’un paradis promis à l’enfer, du tourbillon révolutionnaire aux camps de concentration. L’utopie rationnelle porte toujours cette menace sur les bords. Ou plus exactement en son centre, dans l’espace abstrait, rationalisé, vide de différences, de modulations, où elle se déploie. L’éblouissante lumière promise par la révolution se fait grisaille et nuit. Avec l’hétérotopie règne la diversité, le charme des nuances et de la différence, tout d’abord celle qui sépare cet espace désirable de celui de la banalité du quotidien. L’utopie ainsi conçue n’est pas celle des grands projets; elle ne réside pas dans une projection vers le futur, réservée à cet à venir, différée jusqu’à son achèvement. Elle s’affirme au présent. Ici et maintenant. Ce qui la caractérise est son « immanence » au monde actuel dont elle est plutôt la face cachée: celle de ses possibles, ou, mieux, de ses virtualités. Un élément non actualisé, un ingrédient méconnu et qui assure le mouvement incessant – mais fondamentalement contingent – du réel dans son « progrès » nécessaire vers le mieux, toujours déjà décelable dans ces « niches » d’espace où l’âme se recueille, où elle trouve sa ;jouissance et son élan. 
On comprend mieux dès lors pourquoi elle a pour thème et lieu privilégiés l’enfance; pourquoi elle est moins un projet ou une préfiguration – encore moins une préfiguration totalisante – que le recueil de tous les lieux en attente où le désir se forme et s’exprime, gros de toutes les promesses de l’univers, même s’il ne trouve pas à les satisfaire.

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Si l’homme moderne, selon une parole de Deleuze maintes fois rapportée, « ne croit plus au monde » ni à ses valeurs ; s’il l’a « déréalisé » en lui ôtant la magie et la
« sacralité » qui lui donnaient consistance, il revient au cinéma de lui rendre cette foi, en dehors de toute position religieuse, mais non sans affirmer une sorte de « sacré » restauré qui nimbe toute chose vivante. Ce que Pasolini nomme « sacralité de la vie », qui confère aux images de ses films leur puissance d’affirmation et qui, selon lui, émane
de l’association en elles de l’archaïsme et de la révolution. Archaïsme de figures quasiment hiératiques et byzantines, mouvements emportés et montages abrupts, comme dans Fleurs de papier de Guru Dutt (1959) ou La Rabbia de Pasolini (1963). Bien sûr, il faut aller du côté de Théorème (1968) pour trouver chez lui un contenu explicitement utopique, puis érotique, avec cet ensemble réalisé entre 1971 et 1974 qu’il a appelé « Trilogie de la vie »: Le Décameron, Les Contes ,de Canterbury et Les Mille et Une Nuits. Mais son utopie n’est pas fuite vers un au-delà, un autre monde; elle s’enracine dans « ce monde-ci » qu’elle tient à affirmer tel qu’il est, mais avec ses couleurs ravivées, ses passions exacerbées, en plein essor.
L’utopie n’est pas l’œuvre d’un visionnaire, mais elle dépend d’une vision; elle la construit; elle est ce qui arrache le réel à la grisaille de l’actualité pour le transporter en vision. C’est pourquoi elle trouve son lieu d’élection dans la vision poétique, qui est le propre de l’enfance comme puissance des possibles, de l’inexploré, sur lesquels le cinéma seul, en « faisant l’image », ouvre sa fenêtre. Pourquoi La Nuit du chasseur (1955), de Charles Laughton, peut fournir un paradigme utopique de l’enfance, de l’utopie d’enfance; pourquoi on pourra ainsi aller à la rencontre de Losey (Le Garçon aux cheveux verts, 1948, et surtout Le Messager, 1970), de Vigo (Zéro de conduite, 1933, et L’Atalante, 1934) ou d’autres encore, entremêlant les thèmes de l’utopie et les visions d’enfance, jusqu’à Sa majesté des mouches de Brook (1963), cueillant au passage Un Cyclone à la Jamaïque d’Alexander Mackendrick (1965), le tout récent Mud de Jeff Nichols (2013), Kes de Ken Loach (1969) ou encore Larry Clark en son entier. Sans oublier le très pasolinien Bernardo Bertolucci, pour 1900 (en 1976), Innocents (2003) et le tout dernier Moi et Toi (2012).
L’utopie n’est pas une histoire toute faite qui s’imposerait dans un monde nouveau, fabrique de quelque introuvable « homme nouveau » promis par les églises de tout ordre; elle se fait, elle « fait » avec l’homme, l’enfant, avec leurs passions délivrées. Avec des parcelles de réel recueillies. Elle est « en miettes », comme l’écrivait déjà Italo Calvino. Ce qui ne signifie pas disparue, mais disséminée et, ainsi, présente partout pourvu que le cinéma sache nous la « visionner », nous la rendre. Il faut revenir au début, aux voies paradoxales de l’utopie, à ce sans-lieu qui construit le lieu, qui donne l’image, qui resitue la croyance au monde en affirmant le réel disparaissant parmi les destructions incalculables d’une modernité en folie. L’utopie est là, présente à l’état diffracté comme l’on dit d’une lumière, partout où le réel s’affirme en image et en voix. Je pense au minimalisme des Straub (Aujourd’hui de Jean-Marie Straub), au presque immobilisme de l’image, à la plénitude et au rythme, chez lui, de la musique et de la voix. À sa restitution du monde, à son « rendu », qui est comme le produit d’un effacement, devant le réel, d’un cinéma se dépouillant de ses artifices pour laisser venir les choses telles qu’elles sont. Que ce soit l’œuvre musicale à sa naissance (Chronique d’Anna Magdalena Bach, 1969) ou Montaigne dans son éternité de bronze (Un conte de Michel de Montaigne, 2013), ou encore Dante du haut de sa colline toscane (O somma luce, 2009). Straub, à la rencontre de L’Homme à la caméra de Dziga Vertov (1929), ou d’Ozu, avec ses Gosses de Tokyo (1932). De l’admirable mais rare Fanny et Alexandre de Bergman (1982).
Partout, en eux, dans cette réalité rendue, realtà pasolinienne sacralisée comme l’est la vie, l’utopie de notre monde absent, de notre vie en train de se perdre et que le cinéma sauve, ne trouve-t-elle pas, au mieux, à s’exprimer?

Paris le 17 septembre 2013
René Schérer, universitaire, philosophe, professeur émérite à l'Université Paris VIII